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ENTRETIEN. Christian Thomas, marathonien de la R&D des métaux stratégiques

Après un parcours dans les mines dans le monde entier puis dans l’industrie métallurgique, Christian Thomas a créé Terranova puis TND afin de créer des nouveaux procédés d’extraction des métaux stratégiques. Le rencontrer permet d’appréhender la filière du recyclage de ces métaux à travers le prisme environnemental, technologique, économique et géopolitique. C’est aussi revenir au principe même de l’expérimentation scientifique avec ce qu’elle comporte d’observation et d’ouverture sur le monde pour innover et préparer l’avenir.

 

Quelle est la spécialité de TND ?

TND est un petit centre de recherche privé spécialisé dans les procédés innovants d’extraction des métaux dits stratégiques. Ce sont des métaux tels que le tantale, le palladium…utilisés dans les nouvelles technologies que l’on extrait de déchets technologiques, électroniques ou métallurgiques, ou que l’on peut parfois trouver dans le minier.

Autre caractéristique de TND, notre approche de la R&D est collaborative. Nous travaillons avec de gros centres de recherche tels que le CNRS, le CEA, le BRGM, l’Ecole Nationale de Chimie de Paris, L’Ecole des Mines de Paris, Polytech Lille… Avec chacun de ces instituts, nous collaborons sur des briques technologiques propres à leurs expertises, puis nous assemblons ces briques avec celles que nous avons développées afin de concevoir un procédé. Une fois que nous avons le procédé, nous pouvons construire l’usine en réalisant la recherche de financement et le montage de la start-up. Nous couvrons tout le processus d’innovation de l’idée, aux travaux de laboratoire, puis au pilote et enfin à l’industrialisation.

 

Combien de temps se passe-t-il entre l’idée de départ et l’ouverture de l’usine ?

Il se passe plusieurs années car nous sommes sur des cycles très longs, entre 5 et 10 ans. Actuellement, nous travaillons sur deux projets qui sont à 2-3 ans de l’industrialisation, l’un ayant trait aux déchets électroniques et l’autre à des déchets médicaux très spécifiques.

 

Vous dites que le temps de la R&D et de l’industrie sont différents ; pourquoi ?

Le temps de la recherche et le temps de l’industrie sont différents. L’usine qui tourne est dans  un temps court alors que dans un centre de recherche on est donc sur un temps long. Par exemple, la nature et l’utilisation des métaux stratégiques dans les équipements électriques ne cessent d’évoluer vers plus de variétés et de complexité. La R&D doit donc avoir une vision de l’évolution technologique future pour imaginer les procédés d’extraction des métaux stratégiques de demain. Pour cela, il faut suivre ce qui est en train de se préparer chez les industriels. Que seront l’automobile, l’ordinateur, les dispositifs médicaux… dans 10 ans ? Quels seront les métaux utiles de demain ? Quelle sera la dépendance industrielle de l’Europe pour savoir où faire porter son effort ?

 

Comment interagissez-vous avec les autres acteurs de l’innovation ?

Aujourd’hui, les uns et les autres travaillent encore trop séparément ; l’éco concepteur dans son coin, les industriels et les chercheurs qui ne parlent pas le même langage. Nous sommes une des rares sociétés à faire le pont entre ces mondes. Par exemple, les appareils de petite mobilité se développent. Ils contiennent des métaux mais il n’existe pas de société française capable de les recycler à l’heure actuelle. Dans 3 ans, nous allons avoir un tsunami de batteries à recycler mais nous ne serons pas organisés pour les recycler. Si ce sont des Chinois ou des Coréens qui détiennent les procédés de recyclage, ce seront eux qui auront la mainmise sur ces métaux.

 

Vous êtes implanté dans les Hauts-de-France et êtes adhérent du Pôle TEAM2, quels sont vos liens avec les autres adhérents de la filière des métaux stratégiques ?

La région Hauts-de-France se positionne comme fer de lance de la métallurgie du futur. Elle représente écosystème idéal pour nos projets de recherche. Nous nous connaissons tous, nous échangeons, nous collaborons ensemble. Par exemple, nous avons travaillé avec Nyrstar, un des leaders de la production de zinc, pour développer le procédé d’extraction de l’indium. Dans ce territoire, le pôle TEAM2 fait partie des acteurs qui permettent de faire vivre les idées en les échangeant et de favoriser l’innovation.

 

Vous parler de nouvelle métallurgie, comment voyez-vous les métiers du futur ?

Dans le métier d’ingénieur, la formation scientifique est importante mais il faut aussi s’intéresser aux sciences humaines. Un ingénieur a besoin de savoir observer et de savoir comprendre l’environnement humain dans lequel il va évoluer et savoir le lire et communiquer avec. C’est un point sur lequel j’insiste auprès des étudiants, en les encourageant à faire de l’ethnologie, de la sociologie… pour acquérir une façon de penser différente.

 

Concernant le recyclage des métaux, quelle est votre vision de la filière ?

Il y a tout d’abord la filière des VHU avec les ferrailles, le broyage des métaux et leur recyclage dans l’industrie métallurgique. De là commencent à sortir des fractions qui contiennent des métaux stratégiques car il y a des plus en plus d’électronique dans les véhicules.

Pour ce qui est des D3E, la collecte commence à se mettre en place via les éco-organismes. Pour ce qui est du flux de cartes électroniques, on n’extrait quasiment pas de métaux stratégiques en France aujourd’hui ; c’est envoyé à l’étranger. Il y a plein d’autres exemples similaires comme les catalyseurs des raffineries de pétrole qui ne sont aujourd’hui pas totalement recyclés. Ce sont des sujets sur lequel il faut progresser car aujourd’hui, la collecte et le démantèlement sont faits mais l’extraction des métaux n’est pas très bonne.

 

Qu’est-ce qui peut faire évoluer ces pratiques ?

La réglementation ; par exemple lorsque la directive européenne sur les D3E a été initiée pour faire face aux volumes colossaux de déchets électroniques, les circuits de traitement se sont mis en place. Mais comme les objectifs de collecte étaient en tonnage, il était plus facile d’aller chercher des machines à laver que des téléphones portables. On s’est soucié alors de quantités à traiter plutôt que de savoir ce que l’on pouvait récupérer. Pour progresser il faut que l’on puisse récupérer les éléments électroniques contenant les métaux stratégiques. Depuis une dizaine d’année, on a vu apparaître des symposiums, les acteurs se connaissent et échangent leurs idées. C’est de cette façon là que cela va évoluer.

 

Vous qui avez beaucoup travaillé à l’étranger, que voyez-vous du recyclage des D3E dans le reste du monde ?

Les Japonais et les Coréens sont en avance ; ils travaillent sur ces questions depuis des années car ils n’ont pas de mine. Cela fait très longtemps qu’ils ont des politiques d’approvisionnement en achetant des mines, en prenant des concessions à l’étranger et en faisant du recyclage. Les Américains sont en retrait mais ils ont des mines. Et en Europe, la France est plutôt en avance en R&D mais en retard sur l’industrie par rapport aux Allemands, aux Belges ou aux Suédois.

 

Existe-t-il des ponts entre les différents pays à travers des projets collaboratifs ?

Tout à fait, le projet CEDaCI concernant le traitement des data centers réunit La France, l’Allemagne, le Royaume-Uni, la Belgique et les Pays-Bas. Les data centers, en matière d’émission de gaz à effet de serre, sont au niveau de l’aviation et ne cessent de croître. Les équipements des data centers étant renouvelés tous les 3 ans, nous avons un programme de recherche européen pour définir ce que l’on peut réutiliser, démanteler, recycler, comment détruire les données… Pour l’instant, les data centers ne sont pas encore dans le viseur comme le sont les  plastiques mais cela va arriver et je m’interroge sur leur capacité à réagir.

 

Comment voyez-vous l’avenir de votre secteur ?

Tout d’abord nous allons voir quel sera l’impact financier de la crise du COVID 19 et les retards que cela va générer. Maintenant je pense que l’Europe a besoin de faire du recyclage et d’inventer une nouvelle métallurgie. Trouvera-t-on les ressources financières pour le faire ?

Je m’interroge également sur notre capacité à assurer notre indépendance en matière de ressources, notamment les métaux stratégiques. La crise actuelle va nous amener à nous interroger sur les industries stratégiques dont nous souhaitons garder le contrôle. Par exemple, il y a 3 producteurs de tantale dans le monde. Il y a un Chinois, un Américain et il y avait un Allemand qui a été racheté par les Japonais. Donc aujourd’hui le tantale va au Japon et l’Europe est en second choix. En Espagne, il existe une mine qui contient des concentrés de tantale mais  dont il faut traiter la radioactivité et sur lesquels il y a des enjeux technologiques.

Il existe aussi des enjeux géopolitiques avec une liste des métaux plus critiques que d’autres dont on doit assurer la sécurité des approvisionnements hors zones de métaux de conflits, comme la République Démocratique du Congo pour le cobalt.

Dans cet environnement, notre travail de recherche porte sur des années avec un véritable esprit de marathonien où l’opiniâtreté et l’observation sont primordiales ! 

 

Amandine Clémençon pour TEAM2 | Date de publication : 30 avril 2020