Vous êtes ici

ENTRETIEN. CHRISTIAN TRAISNEL, SOUTENIR L’INNOVATION DANS L’ECONOMIE CIRCULAIRE

Depuis sa création il y a 10 ans, Christian Traisnel dirige le Pôle de compétitivité TEAM2. IL partage ici sa vision des enjeux économiques et environnementaux de la filière de l’économie circulaire et nous expose les aspirations d’un pôle fortement ancré dans les Hauts-de-France.

 

Pourriez-vous nous rappeler le rôle du pôle de compétitivité TEAM2 et son histoire ?

Le pôle est au service de la transition écologique à travers l'économie circulaire. Sa mission essentielle est de favoriser - par le recyclage - la production de nouvelles ressources. Nous aidons les acteurs du recyclage à comprendre qu'ils sont producteurs de nouvelles ressources et nous accompagnons tous les projets qui permettent de revaloriser et réemployer les matériaux.

 

Le pôle réunit donc à la fois des acteurs du recyclage et des industriels…

Tout à fait. En ce qui concerne les acteurs industriels, certains ont cette approche en interne parce qu'ils n'ont pas trouvé de partenaire externe et d'autres choisissent d'intégrer les matières recyclées dans leur fabrication en modifiant leur process. C'est ce que fait, par exemple, Mittal en intégrant des matières qui ont été captées en amont par les ferrailleurs et les recycleurs, ou en valorisant des co-produits de process. Le cimentier Eqiom a également adapté ses techniques de cuisson pour utiliser des farines animales, des combustibles solides de récupération et intégrer dans son process des matières moins émettrices de CO2 que le calcaire. D'autres entreprises, dans des filières assez traditionnelles du recyclage, se rendent compte qu'il est désormais possible de transformer encore mieux et plus efficacement certaines matières. C'est le cas de Nord Pal Plast pour le PET,  Lorban TP et Devarem pour les matériaux de construction.

 

Pensez-vous que l’on évolue vers une fabrication plus responsable  ?

On constate que, de plus en plus, ce sont les industriels utilisateurs de ressources qui se posent la question de « comment mieux intégrer les matières issues du recyclage dans la fabrication ? ». Dans certains cas, ces entreprises se mettent à valoriser des produits issus de leur process qu’ils éliminaient auparavant. Par exemple, les laitiers de hauts-fourneaux de MITTAL Dunkerque représentent un volume significatif - plus d'un million de tonnes - valorisés aujourd’hui comme un équivalent ciment. C'est le propre de l'économie circulaire de savoir comment utiliser des matières à moindre impact environnemental, et de parvenir à prendre en compte l'impact environnemental de toutes les matières que utilisées pour la conception de produits. Auparavant, les acteurs du recyclage étaient en bout de chaîne des process pour aider à se débarrasser des déchets. Aujourd’hui, ce que l'on appelait un déchet est désormais une ressource. Ceux qui se préoccupent de la valorisation des déchets deviennent des acteurs clés qui ont une position beaucoup plus forte dans toute la chaîne de valeur de nombreuses filières  industrielles.

 

Cette démarche touche-t-elle tous les industriels ou certains secteurs sont-ils plus en avance que d'autres ?

Cela touche tous les secteurs. Derrière cette démarche, il y a les grandes directives politiques et réglementaires concernant les émissions de CO2. Dans des secteurs comme celui de automobile, avec l’intégration de nouvelles matières recyclées, on regarde comment cela peut réduire l’impact CO2 du process de fabrication à l'assemblage et la fin de vie des véhicules, et pas seulement lors de son utilisation. C'est le principe de l'analyse en cycle de vie – ACV – qui se développe chez les équipementiers, les recycleurs ou les industriels. Certains développent des technologies de recyclage de plus en plus performantes, d'autres créent des boucles d'économie circulaire, ou combinent les deux. D’ailleurs, chez TEAM2, beaucoup de projets ne viennent pas forcément d'entreprises du recyclage.

 

Pour certains matériaux, l’impact environnemental se double d’un impact économique…

Dès les années 80/90, il y a eu une prise de conscience sur la criticité de certains métaux. À l’origine, on en dénombrait 3 ou 4, alors qu'aujourd'hui on en est à 27 voire 28. Cela signifie que, pour les acteurs de l'électronique ou de la métallurgie, certains composants sont détenus par des producteurs qui ont un monopole (Chine, Russie) ou sont dans des zones dites « à risque ». L'une des réponses à cela est de récupérer tout ou partie de ces matériaux par le recyclage, afin de sortir de cette criticité. En parallèle, les produits électroniques - carte, écrans plats… - sont de plus en plus sophistiqués donc de plus en plus complexes à recycler. Si l'on veut stabiliser certaines filières économiques, a minima en Europe, il faut reprendre la maîtrise de certains composants à la fois en matière d’approvisionnement et d’impact environnemental.

 

La pollution numérique constitue-t-elle un nouvel axe de recherche pour les prochaines années ?

Le développement des technologies du numérique génère des stress sur les approvisionnements en métaux et matériaux critiques, comme le cobalt ou le tantale dans certains composants ou le  germanium pour la fibre optique. Il y a aussi des impacts sociétaux et comportementaux avec l'engouement pour les outils numériques la dématérialisation de l'accès à la formation qui causent des effets secondaires que l’on n’identifiait pas auparavant. Par exemple, dans le cas des data centers, ce secteur  travaille sur les composants pour qu'ils soient de plus en plus performants, et il cherche à réduire l’impact en récupérant la chaleur fatale. TEAM2 réfléchit avec ce secteur sur le réemploi et le recyclage des composants.

 

Dans les interviews des adhérents du pôle, il apparaît que la valorisation des déchets est un objectif partagé ; qu’en est-il de la prise en compte de la recyclabilité des produits dès la conception ?

L’écoconception est prise en compte par toutes les filières : bâtiment, automobile, aéronautique, électronique… Chez TEAM2, nous sommes sur la partie recyclage mais nous pouvons aider les industriels à savoir si la matière utilisée lors de la fabrication est recyclable ou non et si des matériaux issus du recyclage ont les caractéristiques techniques et environnementales pour être réemployées dans leur production. C’est le cas des résines, plastiques, bétons, alliages métalliques ou métallurgiques… Évidemment, il faut que cela reste à un coût acceptable.

 

Cela rejoint les interrogations sur l’esthétique, les caractéristiques et le coût des matières recyclées par rapport aux matières vierges…

L’usage des matières recyclées peut paraître plus cher lorsque leur coût n’est pas appréhendé dans sa globalité. On omet un certain nombre d’aspects quand on compare des matériaux issus de ressources vierges - pétrolières, minérales, métallurgiques - on ne prend pas en compte tous les impacts sur le plan social, sociétal et environnemental. On ne donne aucune valeur à l’épuisement  des ressources alors que l’épuisement d’une mine, par exemple, c’est un capital qui disparaît dont il faudrait prendre en compte la dépréciation dans le coût. A contrario, dans le cas d’une matière recyclée, le coût intègre la totalité de la chaîne de valeur de la captation de la matière usagée aux process de préparation et de transformation. A travers l’analyse en cycle de vie, on peut commencer à appréhender cela.

 

Les entreprises des Hauts-de-France sont fortement représentées chez TEAM2 ; cela vient-il de l’implantation géographique du pôle ou de l’existence d’un écosystème régional en matière d’économie circulaire ?

A l’origine, c’est la Région Hauts-de-France qui a souhaité porter la vision d’une économie circulaire par le recyclage au moment de la création du pôle. A l’époque, cette région était en avance sur le recyclage des minéraux, notamment pour le traitement des sites et terres polluées. Et puis, dans le secteur de la métallurgie, nous avions de gros acteurs potentiellement utilisateurs de matières issues du recyclage. On avait également la chance d’avoir quelques pionniers dans la partie exploitation du recyclage. Dans les années 90, la préoccupation de l’impact environnemental a été favorisée dans le Nord-Pas-de-Calais par Marie-Christine Blandin, la Présidente de Région écologiste de 1992 à 1998. Et puis, nous avons dû faire face à la fermeture de grandes filières industrielles comme les mines, la métallurgie ou le textile. Ceci nous a amené à trouver comment traiter les passifs de ces industries telles que les friches industrielles et les sites et sols pollués. Enfin, la densité élevée de population et d’industrie a incité à travailler sur le réemploi et le recyclage.

 

Pensez-vous que la convention citoyenne et les résultats des élections municipales vont donner une impulsion à la filière du recyclage ?

Cela va permettre la compréhension de tous les métiers de la filière et de leur redonner leurs lettres de noblesse. Cela va peut-être inciter à réfléchir à comment intégrer le recyclage dans les appels d’offre car la qualité des produits issus du recyclage est d’un niveau tel que nous pouvons être rassurés. Les grands principes de la convention citoyenne englobent à la fois des comportements sociétaux et l’évolution technologique qui vont dans ce sens. Et c’est vrai que pour développer l’économie circulaire il faut travailler sur ces deux dimensions.

 

Par rapport aux enjeux de la filière, quelles sont les priorités sur lesquelles TEAM2 souhaite s’engager ?

Les priorités sont de renforcer le recyclage dans un certain nombre de filières comme la plasturgie, la métallurgie, les minéraux. Le second axe est de développer l’ACV (Analyse en Cycle de Vie). A l’instar d’outils d’appréciation existants - par exemple pour la consommation énergétique des équipements ou la présence d’additifs dans l’alimentation - nous devons créer l’équivalent pour apprécier l’impact environnemental d’une matière au même titre que ses caractéristiques technologiques.

 

Comment voyez-vous l’avenir de la filière du recyclage ?

C’est une nouvelle industrie qui est en train de se créer et qui va avoir autant d’influence que le développement du numérique. La transition écologique va s’appuyer sur la filière du recyclage qui apporte des solutions dans la dimension matière/matériau. La filière transformation et valorisation des déchets est l’une des filières identifiées dans le Conseil National de l’Industrie comme l’aéronautique, l’automobile ou le ferroviaire. On aurait dit cela il y a au moment du lancement du pôle il y a 10 ans, on nous aurait ri au nez. C’est un signe fort pour cette filière qui va fortement interagir avec les autres !

 

Amandine Clémençon pour TEAM2 | Date de publication : 20 juillet 2020