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ENTRETIEN. David Ravet, 100% équipementier et 100% recycleur

Diplômé de Génie Industriel Environnement dans les années 90, David Ravet témoigne du chemin parcouru dans la filière du recyclage depuis cette époque où l’on apprenait à concevoir des incinérateurs et centres d’enfouissement. Après avoir travaillé sur le recyclage des déchets des équipementiers automobiles, il rejoint MTB en 2009 où il renoue avec sa vocation initiale en développant des technologies de valorisation qui n’existaient pas auparavant. Il se confie sur l’histoire et les valeurs de son entreprise, et les enjeux en matière de recyclage.

 

MTB est leader en recyclage des câbles électriques ; d’où vient cette spécialisation ?

Le fondateur de MTB travaillait dans l’industrie du câble électrique dont les déchets étaient incinérés à l’époque. Il a eu l’idée de créer un premier broyeur et un système de séparation pour sortir la partir non ferreuse du coeur qui est en cuivre ou en aluminium et la gaine plastique de l’autre côté. C’est ainsi qu’est né MTB en 1981, à partir d’une envie de trouver une solution plus vertueuse pour l’environnement.

 

MTB a également la particularité d’avoir la double casquette d’« équipementier » et d’« opérateur »…

En effet, MTB a commencé par fabriquer des machines mais, a rapidement souhaité comprendre le quotidien de ses clients en recyclant des déchets de câbles. C’est ainsi que l’entreprise a été créée à la fois comme concepteur-fabricant d’équipements et exploitant de ses propres solutions, ce qui est un cas unique dans le métier au niveau mondial. Cela fait 35 ans que nous exploitons nos propres lignes, cela nous donne de la crédibilité vis à vis de nos clients.

 

Quels atouts ce modèle inédit vous procure-t-il ?

Au niveau de la conception, comme nous sommes les premiers utilisateurs de nos machines, nous avons un niveau d’exigence élevé en termes de qualité et de performance des procédés. Lors de la conception, les échanges sont beaucoup plus fluides en interne, le retour d’expérience et l’amélioration continue se font beaucoup plus rapidement. Au niveau de notre modèle de commercialisation nous privilégions la démonstration par l’exemple. Nos clients peuvent voir nos équipements en fonctionnement chez nous et ils nous envoient leurs déchets que nous pouvons passer sur nos machines. Il nous arrive aussi d’accompagner nos clients sur l’élaboration de leur business plan au regard de ce qu’ils retirent comme matière secondaire de leurs déchets et de leur valeur marchande. En étant nous même opérateurs, nous partageons avec eux nos connaissances des conditions du marché, les cours de la bourse… C’est très confortable pour nous d’avoir un site qui est un vrai terrain de jeu !

 

Vous dîtes aussi qu’être équipementier et opérateur a entraîné le développement des ventes à l’export…

En effet, ce choix nous a poussés, dès l’origine, à aller chercher des marchés à l’étranger parce qu’il était délicat en France de vendre des équipements de recyclage à des opérateurs et d’être leur premier concurrent dès le lendemain. Aujourd’hui, nous réalisons 80 à 90% de nos ventes à l’international. Nous avons plus de facilités à vendre nos équipements aux Etats-Unis, qui représentent 50% de notre part export, plutôt qu’en France. Nous sommes  aujourd’hui sur tous les continents, à l’exception de la Chine, l’Inde et l’Afrique subsaharienne (hors Afrique du Sud).

 

Aujourd’hui votre activité est très variée, comment s’est-elle diversifiée au fil du temps ?

Le recyclage des câbles électriques étant un marché de niche, on s’est intéressé aux pneumatiques il y a 20 ans, puis aux déchets électroniques… On a beaucoup investi depuis 2010 dans de la R&D, on s’est intéressé aux DIB (Déchets Industriels Banals) et aux CSR (Combustibles Solides de Récupération), aux batteries automobiles, aux résidus de broyage… Ce que l’on aime chez MTB ce sont les déchets « compliqués » ou « sensibles » à broyer ou à trier, pouvant contenir des métaux non ferreux, des plastiques ou des produits dangereux nécessitant un traitement spécifique. Nous intégrons parfois des briques technologiques complémentaires grâce à des partenariats : le tri optique, la séparation par trio-électricité, la pyrométallurgie, la chimie… mais nous concevons l’ensemble du procédé.

 

Comment choisissez-vous les partenaires avec lesquels vous travaillez ?

Depuis l’origine, nous avons une préférence pour les partenariats au plan local. Pour notre propre industrie mécanique, 90% de nos approvisionnements sont faits en Rhône-Alpes, voire en Suisse ou en Allemagne. On préfère être sûr de la qualité et du partenariat même si cela est plus onéreux. Par exemple, depuis 15 ans nous travaillons avec la société Turbé à côté de Lille pour nos tapis de convoyage. On a même ré-internalisé l’usinage de la partie rotor de nos broyeurs en s’alliant à un partenaire du Nord-Isère, la société PLD. Ce choix se répercute sur le coût de nos équipements que nous devons expliquer à nos clients, mais cela se répercute positivement en termes d’opérabilité, de maintenabilité et durabilité des équipements, on est sur du haut de gamme. De toutes façons, lorsque l’on installe des équipements au bout du monde, on ne peut pas envisager d’avoir des machines qui cassent !

 

La R&D est inscrite dans l’ADN de MTB, quels axes d’innovation avez-vous identifiés ?

Le secteur du recyclage, en matière de technicité et de maturité industrielle, est équivalent à celui de l’automobile il y a 100 ans. Il y a encore beaucoup d’innovation à venir pour recycler tous types de déchets. L’éco-conception des produits est un axe de développement depuis quelques années. Le zéro déchet étant une valeur primordiale chez MTB, nous proposons un accompagnement en la matière à nos clients industriels. Par ailleurs, on s’oriente de plus en plus vers la « smart factory » par opposition au « big is beautiful » en travaillant sur des petites unités que l’on installe au niveau du gisement de déchets. On a développé une gamme en containers, des « box » qui sont de véritables petites usines mobiles et polyvalentes. On a ainsi créé une ligne composée de six containers pour une entreprise qui valorise la gomme des pneumatiques en dalle isolante pour toits végétalisés. On transforme ainsi le déchet en produit fini.

 

Comment réalisez-vous tous ces projets d’innovation ?

Nous investissons 10% de notre chiffre d’affaires en R&D. Nous avons une cellule test et innovation au niveau de l’activité recyclage avec des essais réalisés quotidiennement par nos techniciens. Ils travaillent également avec notre bureau d’étude sur la conception de nouvelles machines et sur les projets de la clientèle. Nous participons également à des projets collaboratifs avec des industriels et des laboratoires - INSA, ECAM, ENSAM, laboratoires européens - pour sortir des nouveaux procédés ou des nouvelles machines. Nous avons monté un beau réseau au fil des années en Rhône-Alpes, mais aussi avec les pôles TEAM2 et AXELERA, et puis au niveau européen. Concernant les dispositifs de soutien, il ne faut pas hésiter à se faire accompagner sur le pilotage et la gestion des dossiers pour accéder à des projets collaboratifs qui ont un vrai effet de levier. Nous regardons d’ailleurs de plus en plus les projets européens de plus grande ampleur, en s’associant à des partenaires étrangers ayant des compétences complémentaires pointues.

 

Selon vous, quelles seront les grandes tendances en matière de recyclage dans les années à venir ?

Hier, j’étais au 1er colloque sur le numérique et la robotisation dans le secteur du déchet avec TEAM2. Il y a eu énormément de progrès dans le secteur du recyclage : performance du tri optique, robotisation, capteurs, intelligence artificielle… Il y a une véritable accélération dans les technologies de recyclage. Cela, adossé à de l’éco-conception et à une prise de conscience des consommateurs et des fabricants, me rend optimiste sur les futures avancées de la filière du recyclage.

 

Pensez-vous que tous les acteurs arriveront à réussir cette transition ?

La question ne se pose pas en matière de capacité technologique mais de mentalité. Aujourd’hui, on a des acteurs qui sont encore dans l’ancien monde, en vision court terme, en exportant des déchets, en gagnant financièrement sur un court laps de temps. Et puis il y a ceux qui comprennent qu’une révolution est en marche et qu’il faut transformer leur business model. Cela est vrai sur le secteur du recyclage mais aussi dans l’industrie qui a compris qu’intégrer une dimension environnementale et sociale donne du sens à leur entreprise. D’ailleurs, les jeunes générations sont sans compromis sur la question. Nous, on est dans un secteur d’activité certes porteur mais pas ultra sexy contrairement à l’automobile ou l’aéronautique. Pourtant, les jeunes diplômés peuvent se montrer très motivés pour venir chez nous du fait de nos valeurs fortes.

 

Justement, quel impact les valeurs de MTB ont-elles dans la vie de l’entreprise ?

Chez MTB, on a nommé notre valeur cardinale  « Pour nos enfants ». Concrètement, depuis plus de 10 ans et la reprise de l’entreprise par son Président Jean-Philippe Fusier, on a choisi de soumettre les décisions stratégiques, d’investissement, de R&D… à la question : « Est-ce que c’est bon pour nos enfants ? ». Par exemple, on envoyait les plastiques de câbles électriques en Asie, mais, en 2011, étant donné leurs conditions environnementales de recyclage, nous avons décidé de stopper ces exportations, ce qui a induit un coût supplémentaire d’1 million d’euros par an pour MTB. L’électrochoc est arrivé le jour où nous avons découvert les conditions de travail, les tables à eau avec des contaminants dont on ne savait ce qu’ils devenaient, la production de jouets à partir de plastiques contaminés au retardateur de flammes, au plomb… Depuis, la Chine a fermé ses frontières et nous n’avons pas été déstabilisés car nous avions déjà trouvé les solutions alternatives.

 

MTB s’engage aussi pour la préservation des océans…

Tout à fait. Nous sommes partenaires de l’association « Sea Cleaner » depuis 3 ans. Depuis toujours, nous sommes sensibles à la pollution plastique des océans et le Président de MTB avait pour projet d’installer une unité de recyclage sur une plateforme pétrolière désaffectée pour traiter directement les déchets plastiques en mer. Puis, à la COP 22, j’ai rencontré le navigateur Yvan Bourgnon qui avait pour idée de créer un grand bateau de collecte et de recyclage des déchets marins. De cette rencontre est née notre parrainage comme mécène et partenaire technique avec l’implication de notre bureau d’études.

 

Votre discours est optimiste et vous avez des convictions fortes ; est-ce que parfois vous vous heurtez à des difficultés ?

Il est tellement plus facile d’aller au gain immédiat sans réfléchir aux conséquences. Alors bien sûr, nous sommes challengés par nos clients et nos concurrents au niveau mondial sur la qualité et le coût de nos produits. La compétition mondiale est rude, notamment avec l’émergence de la Chine. Il faut donc être capable de défendre une production fabriquée en France avec des valeurs de préservation de l’environnement, donc beaucoup plus coûteuse. Nous avons un positionnement Premium et le défendons au quotidien.

 

Vous avez déménagé récemment dans une nouveau bâtiment magnifique…

Nous avons pensé cet édifice comme un outil de travail et de communication. Lorsque nous devons convaincre des acheteurs américains, nous devons leur montrer notre professionnalisme et notre solidité et cela passe à travers la visite de nos installations. Nous souhaitons leur faire vivre l’expérience MTB avec d’un côté la conception-fabrication et de l’autre le site de recyclage que l’on veut exemplaire en terme de qualité et de propreté. Nous avons également créé un patio style guinguette à la française qui laisse un souvenir typique à nos clients étrangers.

 

Quels sont vos souhaits pour l’avenir ?

Nous souhaitons continuer d’innover au sein de l’éco-système industriel que nous avons développé en Nord-Isère où nous sommes implantés depuis l’origine, là où sont nos collaborateurs et leurs familles, nos sous-traitants, tous ceux avec qui nous travaillons au quotidien !

 

Date de publication : 20 février 2020