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ENTRETIEN. Frédéric Dutriez, il fait entrer la lumière dans l’économie circulaire

En 1997, Frédéric Dutriez quitte l’univers de la distribution de matériel électrique pour se lancer dans la collecte et le recyclage des tubes fluorescents. En 20 ans, il étend ses activités au recyclage des piles et des D3E et nourrit de nouveaux projets de développement pour Lumiver. Découvrons cette entreprise qui a grandi avec la filière du recyclage.

 

Comment êtes-vous devenu premier français à recycler des tubes et lampes ?

J’ai créé Lumiver en 1999 afin de collecter et recycler les tubes fluorescents de l’industrie et du tertiaire, comme les centres commerciaux. Pour la collecte, j’avais mis en place un système de container pliable élaboré avec une association d’aide à la réinsertion. Je me souviens très bien de mon premier bénéfice de 98 francs ! Petit à petit Lumiver s’est développée. En 2002, j’ai cofondé un GIE qui réunissait Lumiver, Diapason - pour les cartouches - l’entreprise de mon associé et la société Optim Electric que nous avons créée ensemble pour recycler les déchets d’équipements électriques et électroniques. Nous étions pionniers sur la filière. Puis, en 2005, avec l’arrivée de l’éco-organisme Recylum spécialisé dans la collecte des tubes et lampes, j’ai travaillé avec le Conseil Régional et Christian Traisnel pour mettre en place le premier process français de valorisation de ces tubes. C’était un sacré pari, car j’avais un chiffre d'affaires de 450 000 € et le process valait 350 000€. Le Conseil Régional m’a aidé et j’ai fait entrer un capital-risqueur pour que le projet voit le jour. Nous sommes ainsi passé de l'artisanat au monde industriel du déchet. En 2008, nous avons commencé à collecter les piles sur la région Nord-Pas-de-Calais pour Corépile, puis nous avons mis en place un process de tri des piles en 2011. Nous avons alors déménagé et sommes passé d'un site de 700 m² un site de 3500 m². Et nous allons devoir à nouveau nous étendre !

 

Lumiver a donc évolué avec la filière du recyclage…

Effectivement, elle a grandi avec la filière du recyclage. Il a fallu s’adapter car, avec l’arrivée des éco-organismes, nos prix ont été divisés par deux et nous avons dû revoir tout notre modèle économique. Aujourd’hui, je travaille avec les éco-organismes mais également en B to B avec des clients en direct, cela représente 50% de mon activité.

 

Comment se répartit votre activité entre vos différentes lignes de recyclage ?

Le recyclage des lampes représente 30% de notre activité, celui des piles 15% et le reste est constitué de la partie D3E et de l’activité de tri de déchets dangereux. Soit 55% en B to B.

 

De quelle nature sont les produits valorisés et à qui sont-ils destinés ?

Les MPIR (Matières Premières Issues du Recyclage) des lampes sont du calcin qui part dans l’industrie du verre ou de la laine de verre. Les ferreux et non-ferreux sont destinés aux filières traditionnelles. Les poudres fluorescentes qui contiennent du mercure sont envoyées dans une entreprise du Centre de la France qui les traite avant réemploi dans des industries utilisant encore du mercure.

 

Quelle est votre vision sur l’évolution de la filière du recyclage ?

Je pense qu’il y a un énorme travail à faire de la part des politiques sur les MPIR. Prenons l’exemple de la consigne des bouteilles plastiques en PET ; en 2025, 25% de MPIR devront être incorporées à la fabrication des bouteilles plastiques. C’est en généralisant ce type de réglementation que le réemploi se développera. Pour les CSR, c’est identique. Aujourd’hui, il existe des solutions pour les réutiliser comme combustible de chauffage mais cela n’avance pas assez vite car c’est au bon vouloir des utilisateurs. Il faudrait encourager la fusion de projets industriels environnementaux avec des projets industriels. Par exemple, dans la région de Troyes, la chaleur d’un centre d’incinération des déchets va être récupérée par l’usine Michelin voisine. Afin de favoriser ces initiatives, il faut que les pouvoir publics soient moteurs et que les DREAL assouplissent le montage des ces projets. Pour encourager l’innovation, nous aurions également besoin d’un bureau unique pour les aides. En tant que dirigeant d’une TPE de 20 personnes, je ne sais pas où aller chercher telle ou telle aide. Pour les petites entreprises, il serait enfin souhaitable de lancer des appels à projets avec des montants adaptés, de l’ordre de 300 000 à 500 000 euros.

 

Vous qui n’avez cessé d’ajouter des cordes à votre arc au fil des années, quels sont vos prochains objectifs ?

Je souhaite être un industriel du déchet, je veux développer du process et trouver de la place pour le mettre en oeuvre. Je sais que je trouverai le savoir-faire en France, notamment dans les Hauts-de-France qui est une région extraordinaire. Elle n’a eu de cesse de se battre et d’innover depuis la fermeture des mines et le déclin de l’industrie textile. A proximité, dans cette économie circulaire, j’ai à la fois les écoles et les constructeurs pour travailler sur ces projets. Je suis également en relation avec l’Adème de la Région qui est très dynamique et TEAM2.

Je souhaite également développer l’économie circulaire. Aujourd’hui, les éco-organismes sont européens; ils ont donc le droit d’envoyer les déchets à l’étranger. Avec l’économie circulaire, nous devons leur faire comprendre que nous sommes capables de capter et de valoriser localement ces volumes.

 

Vous êtes également Président de la section Hauts-de-France de Fédérec…

Tout à fait, depuis 2 ans j’ai repris cette mission au service de toutes les entreprises du recyclage, de la TPE au grand groupe. Sur la Région cela représente 266 sites et 3618 emplois non délocalisables. Notre objectif est de défendre auprès des Ministères les intérêts de nos adhérents sur les conventions collectives, les branches… La partie sociale est très importante. Nous montons également au créneau sur la TIPP qui risque d’être supprimée. Nous sommes sur plusieurs fronts à la fois. C’est une fédération qui joue pleinement son rôle, on l’a vu notamment pendant la pandémie pour aider les adhérents. Et à titre personnel, c’est extrêmement intéressant  et cela me permet d’être en amont de certains sujets qui concernent mon entreprise.

 

Dans le contexte actuel, comment vous projetez-vous ?

J’avais des projets avant la pandémie, j’aurai les mêmes après. Les lignes ont bougé mais pour notre filière il ne s’agit que d’un décalage. Etant sur des niches, nous sommes moins touchés que certains grands groupes de l’environnement.

 

Au fil de votre parcours, qu’avez-vous appris que vous souhaiteriez transmettre ?

Dans la vie il faut oser ! C’est ce que je retiens de la création d’entreprise. Mon parcours le démontre : il faut oser et prendre des risques pour avancer.

 

Amandine Clémençon pour TEAM2 | Date de publication : 18 juin 2020