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ENTRETIEN. Frédéric Heymans, au coeur du recyclage du zinc

Fervent promoteur de l’économie circulaire, Frédéric Heymans se définit comme « un pur produit de l’évolution de carrière au sein d’une petite entreprise industrielle de pointe ». Arrivé en 2001 chez Recytech comme responsable environnement et logistique, il s’en est vu confier la direction générale il y a un an et demi. Il nous parle de l’esprit familial de cette PME spécialisée dans le recyclage du zinc, où tout le monde se connait depuis plus de 20 ans, avec de vraies valeurs de cohésion, d’entraide, de justice sociale et de souci de l’environnement.

 

Pourriez-vous nous présenter Recytech en quelques mots ?

Recytech est une PME de 48 personnes créée au début des années 90 sur un ancien site industriel des charbonnages de France, au pied d’un terril. Détenue à 50/50 par l'espagnol Befesa et le français Recylex, elle conjugue les savoir-faire de ces deux groupes experts dans leurs domaines : la connaissance de la métallurgie et de ses déchets et le savoir-faire en matière de procédé four à zinc. Chaque année, Recytech valorise 130 000 tonnes de déchets métallurgiques contenant du zinc afin de remettre sur le marché 28 000 tonnes d’équivalent zinc. A titre comparatif, il faudrait extraire au moins 500 000 tonnes de minerai pour produire la quantité équivalente.

 

Vous dîtes que le zinc est un « superbe métal », pourquoi cela ?

Le zinc est un métal non ferreux qui a de multiple qualités : protection contre la corrosion, façonnage aisé, durabilité… Ses utilisations sont multiples, principalement dans la galvanisation des tôles d’acier (carrosseries automobiles, bâtiments industriels, pylônes d’éclairage, glissières d’autoroute…), mais aussi les gouttière et toitures - comme les fameux toits de Paris - les poignées de portes et robinets et la fabrication de certains alliages comme le laiton ou le bronze.

 

Selon vous, on peut également considérer le zinc comme un indicateur de développement économique…

Le zinc est utilisé dans un grand nombre de procédés industriels, notamment la galvanisation qui, en prolongeant la durée de vie des équipements, est un marqueur de croissance économique. Dans les pays émergents - Chine, Inde… - la galvanisation dans la construction automobile ou en construction industrielle est plus récente que chez nous, et le temps que ce zinc arrive dans une boucle de recyclage… tout se fait en décalé. La présence d’aciérie électrique est donc récente dans ces pays là. En ce sens, le zinc est un traceur de la vitalité d’un pays.

 

Combien d’entreprises détiennent un savoir-faire en matière de recyclage du zinc ?

Nous sommes les seuls en France - et à peine une dizaine en Europe - à produire un concentré de zinc - l’oxyde Waelz - à partir de déchets industriels contenant du zinc, grâce à un procédé pyrométallurgique. Nos clients sont également nos fournisseurs, essentiellement les aciéries électriques en France et quelques unes à l’étranger (Belgique, Allemagne, Espagne, Grèce) ainsi que les autres producteurs de déchets contenant du zinc issu de la galvanisation, de l’industrie chimique, des piles alcalines salines…

 

Compte tenu de ses nombreuses applications, peut-on considérer le zinc comme un métal stratégique ?

Tout dépend du point de vue adopté. A l’échelle mondiale, le zinc n’est pas considéré comme un métal stratégique car les ressources naturelles restent importantes et présentes sur tous les continents. Il n’induit donc pas d’enjeux géopolitiques. Cependant, pour les Hauts-de-France, le zinc est un métal stratégique car l’ensemble de la boucle d’économie circulaire y est implantée et génère des emplois : constructeurs automobiles, ferrailleurs, industriels avec des entreprises comme Recytech, Nyrstar, Befesa… C’est donc un métal stratégique pour la Région. La présence d’une boucle aussi resserrée géographiquement est sans doute unique au monde.

 

Comment s’articule la boucle de l'économie circulaire du zinc spécifique aux Hauts-de-France ?

Lorsque les aciers arrivent en fin de vie, ils sont démontés et envoyés chez des ferrailleurs qui les découpent et les vendent à des aciéries électriques - Beltrame-LME, Ascoval… - qui fondent ces ferrailles pour produire à nouveau de l’acier. Cette opération génère un déchet, sous forme de poussières d’aciéries électriques, qui contient 20 à 25% de zinc et d’autres métaux et polluants. Chez Recytech, nous passons ces poussières dans notre four Waelz (50m de long et 3,6m de diamètre) à 1300 degrés avec 2 réactifs, du coke et de la chaux. Par réaction, le zinc est concentré dans les fumées qui sont alors filtrées pour obtenir l’oxyde Waelz, une poussière riche en zinc à 60-62%. L’oxyde Waelz est ensuite nettoyé de son chlore dans l’unité de lavage de Befesa Zinc Gravelines puis revendu aux producteurs de zinc, comme Nyrstar dans la région, qui fabriquent des lingots de zinc destinés aux galvanisateurs pour les tôles automobiles. Cette boucle ne s’arrête jamais !

 

En tant qu’industriel fortement impliqué dans l’économie circulaire, quels enjeux avez-vous identifiés pour la filière du recyclage en France ?

Je suis un fervent défenseur de l’économie circulaire et je suis convaincu que cela va piloter nos économies. Je vois des réalisations très concrètes, utiles et viables au sein de Recytech et du pôle TEAM2. Selon moi, le premier enjeu est la prise de conscience par le grand public qu’un produit issu du recyclage n’est pas nécessairement moins bon ou moins cher. Il y a encore beaucoup de communication et de pédagogie à apporter. Même au niveau des marchés publics, les matières recyclées et matières secondaires demeurent assez peu demandées.

Le second enjeu est d’ordre administratif et réglementaire car les métiers du recyclage ont besoin d’un cadre adapté. Par exemple, nous sommes classés installation Seveso car nous traitons des déchets dangereux pour l’environnement alors que nous sommes loin des risques de sites industriels hautement dangereux avec des risques d’explosion, d’incendie et de toxicité humaine. Etre soumis à la même réglementation est lourd et démesuré pour une petite structure juridique comme la nôtre.

Le troisième enjeu est la promotion des industries métallurgiques en tant qu’acteurs clés de l’économie circulaire. Je suis convaincu que nos industries doivent mieux se faire connaître et sortir du cliché de l’industrie lourde du passé pour montrer des entreprises françaises à la pointe. Sans ces industries, les déchets seraient exportés. Il faut être cohérent entre le souhait de recycler et accepter le processus industriel qui le permet, à proximité du lieu de production du déchet. On en prend le chemin, je reste optimiste.

 

Comment ces enjeux se traduisent-il au sein de votre entreprise ?

Chez Recytech, notre enjeu est de faire connaître notre savoir-faire tout en continuant d’innover. Aujourd’hui, nous sommes mono-produit en ne recyclant que le zinc mais nous pourrions imaginer de traiter d’autres types de métaux stratégiques avec notre procédé, si jamais le zinc était moins utilisé ou si les gisements de la région venaient à diminuer. Nous menons également des études pour valoriser notre déchet ultime, les scories, pour aller au bout de notre démarche d’économie circulaire. Nous collaborons sur ce sujet de R&D avec Néo-Eco, des fonderies et des partenaires académiques telles que l’IMT de Douai.

Nous sommes également investis dans la transformation digitale en adaptant notre processus en termes d’analyse de données et d’intelligence artificielle pour amener de l’aide à la décision aux opérateurs. Enfin, nous avons de gros enjeux en matière de gestion des compétences pour faire évoluer les salariés au sein de la structure et anticiper les départs à la retraite de toute une génération d’opérateurs.

 

Que vous apporte le Pôle de compétitivité TEAM2 sur vos projets de R&D ?

Les projets de R&D évoqués précédemment ne font pas encore l’objet d'une labellisation par TEAM2 mais le réseau et l’animation réalisée par le pôle m’ont permis d’entrer en relation avec les personnes avec qui je travaille maintenant. Cette émulation autour du recyclage des métaux stratégiques a permis à Recytech d’initier de vraies réflexions stratégiques pour l’avenir et des nouveaux projets.

 

Selon vous quels sont les atouts des acteurs français du recyclage ?

En France, il existe un vivier de compétences et de connaissances au sein d’organismes de recherche à la pointe, laboratoires et universités. Nous comptons également quelques belles pépites industrielles qui doivent être soutenues. Au niveau régional, les Hauts-de-France ont une véritable volonté politique pour développer l’économie circulaire, notamment avec la Troisième Révolution Industrielle (REV3) qui génère une dynamique de soutien à la filière du recyclage.

 

Quels sont les attentes de la filières pour continuer de se développer ?

Les petites structures ont un réel besoin d’accompagnement sur la R&D en termes de ressources humaines et financières… et il n’est pas toujours facile d’identifier les soutiens aux PME ou d’y accéder. L’autre besoin est lié aux compétences. Il n’existe plus de formation dédiée à la métallurgie en France, donc on ne forme plus d’ingénieur métallurgiste contrairement à la Belgique et l’Allemagne. Chez Recytech, je vais devoir recruter ce type de profil dans l’avenir mais je ne sais pas vers qui me tourner en France. Plus largement, il est difficile de recruter dans l’industrie lourde qui peut rebuter certains candidats. Chez nous, on ne cherche pas spécifiquement des savoir-faire mais plutôt des savoir-être, car nous formons nos opérateurs en interne. A titre d’exemple, pour un conducteur de four Waelz, la formation est longue à travers un parcours de plus de 5 ans, c’est un véritable investissement mais la fidélité de nos employés démontre sa pertinence !

 

Date de publication : 23 janvier 2020