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ENTRETIEN. GREEN CREATIVE, LA PURETE DE LA MATIERE ORGANIQUE AVANT TOUT

Une fois son diplôme des Arts et Métiers en poche, Lucile Noury cofonde Green Creative, une start-up industrielle qui conçoit et fabrique le déconditionneur de biodéchets FLEXIDRY. C’était en 2013, retour sur ce parcours d’innovation industrielle, les challenges rencontrés et l’importance croissante de la valorisation des biodéchets dans l’économie circulaire.

 

Comment passe-t-on des Arts et Métiers à la création de Green Creative ?

J’ai fait les Arts et Métiers, et, en fin d’études, j’ai effectué un stage dans une petite start-up dans le recyclage. Cette entreprise était en lien avec un laboratoire des Arts et Métiers où travaillait Rémi Gomez (le cofondateur de Green Creative). J’ai rejoint ce laboratoire afin de faire de l’innovation pour créer des produits en réponse à des évolutions du marché ou pour répondre à des besoins techniques. A cette époque, Rémi avait déjà déposé un brevet sur le déconditionnement testé avec Procter & Gamble pour le déconditionnement des shampoings car tout ce qu’ils avaient utilisé à l’époque ne permettait pas de séparer proprement l'emballage et le produit.  C’était en 2011 et la législation sur les biodéchets était sur le point d’évoluer l’année suivante. Nous avons donc décidé de quitter le laboratoire et nous avons créé Green Creative en 2013 avec la volonté de développer des solutions innovantes pour le traitement des déchets. Il y avait un vrai besoin de pouvoir traiter des biodéchets pour ce qu’ils sont, des ressources, et aucune solution satisfaisante n’existait sur le marché. Au-delà des bénéfices économiques et environnementaux évidents, l’utilisation optimale de nos ressources est un sujet d’économie circulaire encore trop souvent théorique. Nous avons voulu passer à l’action !

 

Les start-up industrielles sont assez rares, quels ont été les temps forts de votre lancement ?

En 2013, nous avons réussi à vendre un prototype à Véolia, ce qui nous a permis d’avoir un site pilote et de gagner de la crédibilité auprès des organismes tels que la BPI pour avoir des prêts et des investisseurs. En juillet 2014, nous avons levé 500 000€ auprès d’un fond parisien et de business angels et, en parallèle, je me suis formée au management d’entreprise à HEC. Cela nous a permis de prendre nos premiers locaux, d’embaucher notre premier salarié et des monteurs en intérim. Cela n’était pas évident car ces métiers-là sont assez rares en région parisienne.

 

Vous n’êtes pas la seule à déplorer la pénurie de main-d’oeuvre industrielle, est-ce encore plus difficile  pour une start-up ?

Quand on est une entreprise jeune, on n’a pas d’attractivité RH. Aujourd’hui, pour recruter sur un poste de monteur ou de technicien, nous mettons plus de 6 mois. En région parisienne, compte tenu du coût de la vie, les gens recherchent des postes avec une certaine stabilité. Travailler en start-up, c’est beaucoup moins « balisé », il faut prendre des initiatives, les monteurs doivent être percutants et avoir envie de creuser. Il n’y a pas de routine, ce qui peut être déroutant car moins confortable qu’avec des process sont formalisés. Heureusement, chez Green Creative, nous avons la chance d’avoir très peu de turnover sur les métiers de la production et une équipe engagée par l’impact positif que nous avons.

 

L’innovation est dans votre ADN ; sur quelles nouveautés travaillez-vous actuellement ?

Nous avons sorti une évolution de notre déconditionneur de biodéchets qui tient compte des sujets opérationnels de maintenance et de production que nous souhaitions améliorer. Cela s’inscrit dans un schéma de production beaucoup plus processisé afin de faire face à l’augmentation des volumes. Cette année, nous avons doublé notre parc de machines installées en passant de 15 équipements à une trentaine. Nous avons voulu intégrer les remontées clients de ces 5 dernières années et nous adapter au marché du déconditionnement des ménages. Être capable de traiter ces déchets souillés avec beaucoup de sacs en plastique, c’est la clé du marché de demain. C’est certainement l’innovation technique qui va avoir le plus d’impact sur le marché car le tri à la source des biodéchets des ménages va devenir obligatoire dès 2023. Depuis 6 mois, nous réalisons ainsi des tests chez un client et nous avons actuellement 2 machines en fabrication, l’une ira chez Engie et l’autre en Lituanie dans un grand groupe de méthanisation.

 

Où votre parc machine est-il actuellement installé ?

Nous sommes essentiellement en France, en Suisse et en Pologne. Notre objectif est de signer avec les grands groupes pour avoir une résonance à l’international. Depuis 2019, nous sommes partenaires de Suez, Paprec et Sede Environnement et cela nous a d’ailleurs aidé à passer le cap du COVID. Cela faisait des années que nous étions en discussion avec ces grands groupes et l’importance croissante de la qualité de la soupe organique produite a joué en faveur de notre équipement.

 

Qu’entendez-vous par qualité de la soupe organique ?

Lorsque vous déconditionnez des biodéchets, vous les valorisez en une matière organique appelée « soupe ». Auparavant le débit de production de cette soupe primait sur la qualité. Mais aujourd’hui, les choses ont évolué. Certaines soupes sont refusées et les cas de plastiques épandus dans des champs remontent dans la presse. De plus, les pouvoirs publics en France et en Europe font un véritable travail sur la qualité des matières fertilisantes épandues. Le Flexidry va complètement dans ce sens en produisant une soupe extrêmement pure, à tel point que les biodéchets deviennent des ressources, une fois valorisés en compost ou digestat. Tout l’enjeu de l’économie circulaire du biodéchet est là : si l’on ne peut pas utiliser les biodéchets comme engrais pour nourrir les sols, on ne peut pas boucler la boucle !

 

Cela signifie-t-il que le marché est amené à se développer fortement ?

Tout à fait, nous pensons d’ailleurs tripler notre parc machine à horizon 3 ans, de 30 à 90 équipements, notamment en développant l’international. La solution que nous avons lancée, qui est capable de gérer les sacs et les biodéchets des ménages, répond parfaitement aux évolutions qui touchent beaucoup de pays assez avancés au niveau du tri des déchets des ménages qui représentent 20% du marché des biodéchets et 55% des biodéchets conditionnés. Autrement dit, c’est le marché de demain.

 

Vos concurrents ont-ils également compris l’importance de la qualité de la soupe organique ?

Pour l’instant, nous gardons une longueur d’avance. Nous voyons que tous essayent de trouver des solutions mais en restant proches de leur principe de base de broyage et de déchiquetage et en gardant un positionnement débit. Et lorsque certains obtiennent un niveau de qualité et de débit équivalent au nôtre, c’est notre SAV français qui fait la différence. C’est un critère important pour nos clients méthaniseurs et composteurs implantés en France.

 

On entend des informations contradictoires sur la méthanisation, quel regard portez-vous sur cela ?

La valorisation du biodéchet est fortement liée à l’essor de la méthanisation notamment depuis 2-3 ans où elle est passée de la cogénération à l’injection. Cette énergie est extrêmement intéressante car elle permet de traiter nos biodéchets et surtout d’être locale. Nous voyons également avec nos clients au profil agricole que c’est un véritable sujet de diversification de leurs activités et de leurs revenus. Cependant, il faut que cette activité soit bien encadrée car il n’y a pas actuellement d’uniformisation au niveau des régions. C’est d’ailleurs plus largement un problème au niveau des biodéchets. Et cela peut effectivement entraîner de la mauvaise presse.

 

Plus largement, quel regard portez-vous sur l’industrie du recyclage en France ?

Je pense que les équipementiers français n’ont pas à rougir de leurs technologies. Nous sommes assez présents en Suisse et, lorsque je compare, il s’avère que la France est assez pionnière en matière d’innovation. Mais, comme dans beaucoup de domaines français, on n’arrive pas à aller au bout de ces succès.

 

A quoi cela tient-il ?

L’innovation est extrêmement bien portée par le système français. En revanche, il y a un vrai oubli entre le stade de l’innovation et l’arrivée des premiers clients. Il n’y a pas d’accompagnement pour passer le cap de la croissance et de l’international en matière de subventions, d’accompagnement et d’outils. C’est un réel point faible. Par exemple, lorsque nous avons réalisé nos premières ventes, nous avons dû embaucher. Nous avons alors dû arrêter notre statut d’entreprise innovante car la part de la fabrication avait dépassé celle de la R&D. Et pourtant, ce statut nous faisait bénéficier d’un abaissement des charges URSSAF. C’est donc totalement contradictoire.

 

Aujourd’hui, quelle mesure pourrait être favorable au développement de votre activité ?

Actuellement, il n’y a pas de contrôle sur les biodéchets alors que la réglementation sur leur valorisation existe depuis 2012. Par exemple, je suis régulièrement contactée par des producteurs de biodéchets qui souhaitent les valoriser mais ne savent pas comment faire. Il faudrait donc que les biodéchets aillent systématiquement dans les filières de valorisation dans lesquelles nos clients, qui sont des précurseurs, ont fait le pari d’investir.

 

Dans ce contexte, comment projetez-vous Green Creative dans les prochaines années ?

Le COVID a un peu modifié nos plans car nous souhaitions développer l’export en 2020. Nous avons un objectif fort de développement à l’international avec des partenaires distributeurs et intégrateurs. Notre objectif sur les 3 prochaines années est également de finaliser le gap industriel que nous sommes en train de franchir. Nous avons aussi la volonté de recourir à des sous-traitants pour certaines briques afin d’absorber des pics de production, tout en conservant l’assemblage dans notre atelier. Pour cela nous embauchons des collaborateurs en technique, maintenance et production mais nous avons la volonté de rester à taille humaine !

 

Amandine Clémençon pour TEAM2 | Date de publication : 29 octobre 2020