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ENTRETIEN. JEAN-MARIE DEBERT, L’HUMAIN AU COEUR DU RECYCLAGE

Après 28 ans chez Baudelet Environnement, Jean-Marie Debert a rejoint le groupe Energipole afin de reprendre et développer l’activité de dépollution des sols et de réhabilitation de friches. Ce passionné et fin connaisseur de la filière du recyclage nous livre ici sa vision et ses aspirations pour transmettre aux générations futures un monde propre.

 

Pourriez-vous nous présenter l’activité de Verdipole ?

Verdipole appartient au groupe Energipole spécialisé dans l’environnement et le développement de projets industriels ayant trait à la prestation de services. Son fondateur, Alain Mallart - notre président - nous transmet également son savoir-faire d’entrepreneur acquis à travers son expérience de la banque de développement au départ de sa carrière exemplaire et la création de l’ensemble de ses diverses sociétés au fil du temps. Aujourd’hui le groupe Energipole Environnement rassemble 320 collaborateurs et réalise un chiffre d’affaires de 63 millions d’euros. Verdipole est une composante du groupe dédiée à la remédiation des sols, c’est-à-dire la remise en état de propreté des sols et friches polluées.

 

En rejoignant Energipole, vous dites avoir découvert une organisation qui favorise l’entreprenariat…

Tout à fait, chez Energipole, Monsieur Mallart souhaite que ses collaborateurs soient des associés partenaires. Cela signifie que nous sommes impliqués dans l’actionnariat ainsi que dans les choix de gestion et des risques. Je suis arrivé il y a 3 ans pour redynamiser Verdipole. À l'époque, j’avais 54 ans et je travaillais chez Baudelet Environnement depuis 28 ans. On m’a dit que c’était insensé compte tenu de mon âge, mais je souhaitais prendre un nouveau virage de responsabilité et je ne le regrette pas. En 3 ans, Verdipole est passé de 2 collaborateurs pour un CA de 2 M€ à 25 collaborateurs pour un chiffre d’affaires qui devrait avoisiner les 8 millions d’euros. Je suis heureux d’avoir réussi à m’entourer d’une équipe dynamique et jeune, d’en prendre la présidence et d’avoir nommé mon directeur Général Mathieu Lasvaux qui est maintenant devenu aussi un partenaire associé. Ensemble, nous avons construit une nouvelle équipe performante et ambitieuse qui donnera des futurs patrons et continuera ainsi l’œuvre de Monsieur Mallart.

 

Quelle vision du recyclage ces années d’expérience ont-elles façonné ?

Je crois que le recyclage est un domaine de modestie où l’on apprend tous les jours. Nous avons mis un siècle à créer des alliages, des plastiques, des composites… et, par le recyclage, nous souhaitons revenir à la matière originale. C’est une roue incroyable où l’homme a créé des déchets et les a mélangés pour en faire des pièces ou objet complexes qu’il faut désormais recycler. Nous retravaillons désormais "à l’envers" puisque nous cherchons à récupérer ces matières. Ainsi, l’économie circulaire est une boucle dans laquelle l’espace-temps est plus ou moins long. Par exemple, nous travaillons sur la dépollution de sols pollués par des industries installées après-guerre, lorsque le développement économique était fort et l’écologie n’était pas si observée ou méconnue des effets environnementaux sur la santé.

Désormais les ingénieurs analysent le cycle de vie des nouveaux équipements mis sur le marché. Cela n’était pas le cas dans la société de consommation des années 50. Nous devons donc rattraper ce qui a été fait et cela prendra malheureusement des années. Aujourd’hui, nous changeons donc de dimension ; notre rôle en tant qu’entrepreneurs est d’accompagner ce changement de modèle et de favoriser son développement.

 

Comment entreprenez-vous ce changement de modèle ?

Depuis des années, nous investissons dans l’innovation, la recherche et la veille. J’ai toujours été membre de TEAM2, le pôle de référence en France pour l’innovation et le développement de l’économie circulaire. Dès le départ, j’ai adhéré au projet fédérateur du pôle de rassembler les compétences et varier les acteurs du métier en les réunissant autour d’une table : les  industriels, laboratoires, politiques et les collectivités. L’implantation de TEAM2 dans les Hauts-de-France - l’une des plus grosses régions industrielles ayant subi la pollution - a véritablement du sens et favorise sa reconversion vers les nouveaux métiers de l’économie circulaire. On voit apparaître de nouveaux acteurs spécialisés dans le recyclage et des bureaux d’études ; il y a une forte émulation au sein de la Région.

 

Comment s’inscrit Verdipole dans cette dynamique ?

Nous sommes une société dédiée aux travaux de dépollution des sols et de réhabilitation des friches. L’immobilier amène des besoins de foncier qui sont étudiés dans le respect des lois. Il faut donc vérifier l’état d’usage et ce que l’on souhaite en faire derrière. Les bureaux d’études font des diagnostics suite auxquels nous intervenons pour rendre le foncier compatible à l’usage. Dans notre métier, nous ne sommes pas dans la récurrence d’un déchet que l’on produit car chaque chantier est unique et pérenne. Nous sommes responsables d’une prestation de propreté qui est tracée et requiert un haut niveau d’exigence. C’est pourquoi j’accorde beaucoup d’importance aux hommes et aux femmes dans la société, notamment à leurs compétences car nous ne faisons que ce que nous savons faire et nous ne sous-traitons pas notre cœur de métier. C’est sans doute notre côté Ch’ti qui privilégie l’humain, cet esprit de famille et de solidarité, des industries, des mines et du travail commun . Il y a d’ailleurs beaucoup d’entreprises familiales dans le Nord. Ce sont des valeurs qui nous sont chères et que nous aimons transmettre.

 

Comment la vision du recyclage a-t-elle évolué ces dernières années ?

Aujourd’hui, les jeunes ont une véritable sensibilité environnementale dans les gestes de tri, dans les études, les analyses en cycle de vie que réalisent les ingénieurs. Il n’existe plus une école d’ingénieurs qui n’aborde pas l’environnement et le recyclage. L’industrie du recyclage embauche, de plus en plus de jeunes ont envie de travailler dans ce domaine et j’en suis ravi. On voit également une grande avancée par rapport à il y a 10 ou 20 ans car désormais « on sait », on connaît les niveaux de pollution, on ne peut plus les ignorer.

Jusqu’à présent tout était ramené à un coût économique immédiat sans considérer le coût global dans une ou deux générations. On voit le même paradoxe dans la dépollution car les friches ne sont généralement pas dépolluées tant qu’un promoteur ne les achète pas, ou qu’un projet n’est pas établi. Mais cela évolue car, depuis des années, l’EPF (Etablissement Public Foncier) aide les collectivités à reprendre  progressivement la main sur ce sujet et c’est une bonne chose. J’aime dire que « l’environnement n’a pas de prix, il a un coût ».

 

Selon vous, quels sont les défis de la filière du recyclage ?

Dans les années 80, j’étais dans le recyclage de l’affinage d’aluminium et nous étions 20 affineurs en France au service de l’industrie automobile française. Aujourd’hui, ils ne sont plus que 3 ! La production est partie loin de France et la fabrication également. Ce phénomène d’usine de recyclage de ne plus produire en France à malheureusement touché tout le monde ; c’est le prix de la mondialisation. Nous avons envoyé nos aluminiums, nos cuivres, nos  bouteilles plastiques à recycler loin de France. On voit bien aujourd’hui les limites de ces décisions. Par effet de rebond on a touché au recyclage primaire. Alors, qu’est-ce que l’on va faire demain ?

J’entends aujourd’hui qu’il faut réindustrialiser la France. Le recyclage de nos matières premières est certainement un moteur à fort potentiel si les acteurs publics décident que « le déchet est une ressource ». Il y a un gros sujet pour le moment sur les batteries, la déconstruction et le réemploi des véhicules électriques… Je pense que les métiers de demain seront ceux qui iront chercher des valeurs que nous n’avons plus chez nous, c’est-à-dire des terres rares, de la reconstruction de pièces plastiques in situ (bouteilles d’eau, flaconnage) et l’amélioration de la qualité de l’eau et de l’air. Bref, nous avons tous du travail sur des axes de plus en plus précis : les normes vont devenir plus strictes avec les risques sanitaires et leurs conséquences. Nous nous orientons vers une spécialisation des métiers du recyclage, de plus en plus techniques et précis, et nous voyons des écoles se former et se dédier à ce métier. Les grands groupes du recyclage sont déjà dans cet objectif de formation et d’anticipation de leurs besoins en personnels pour demain.

 

Au niveau de Verdipole, comment se traduisent ces enjeux ?

Le groupe  mène une réflexion sur le métier de demain et, chez  Verdipole, nous devons être de plus en plus vertueux, sécuriser les aspects sanitaires, être novateur et réduire les coûts économiques de nos clients. Je souhaite donc associer des métiers tels que l’eau, l’énergie et la terre et j’ai d’ailleurs inscrit un très beau projet d’innovation chez TEAM2 mais il est confidentiel à ce stade.

 

Et pour les autres acteurs français du recyclage, quelle est la dynamique ?

En France, nous avons un réel savoir-faire dans l’eau, l’énergie, le recyclage. Je pense que nous sommes l’un des pays les plus performants dans le domaine de l’environnement. Nous sommes capables d’employer des matières recyclées pour produire des pièces de la fonderie (alu, acier, fonte), de la plasturgie et avons des savoir-faire en l’ingénierie de l’eau, de l’air et des sols. Nous avons également d’excellentes écoles d’ingénieurs… nous avons de nombreux atouts. Mais nos PME/PMI ont du mal à exporter leurs compétences. Je crois que la barrière de la langue en est le principal motif. Nous devons oser exporter et développer des projets européens à travers des collaborations. C’est ainsi que nous allons progresser.

 

La filière française du recyclage évolue, mais qu’en est-il des autres acteurs industriels ou politiques ?

L’idée communément partagée est que le recyclage doit être moins cher que le neuf. Les pouvoirs publics doivent donc contribuer à positionner les produits recyclés sur le marché afin de maintenir le niveau de recyclage et les aider à rester compétitifs avec les produits utilisant des matières premières nobles quand cela est possible. C’est pourquoi nous, industriels, nous devons nous engager auprès des collectivités et politiques pour leur rappeler qu’ils ont le devoir d’aider les filières du recyclage afin de maintenir à la fois de l’activité et de la propreté. Nous constatons une prise de conscience. Mais la clé de la motivation est la « responsabilité ». C’est donc le législateur qui peut faire évoluer favorablement le recyclage avec des obligations et des devoirs sur la réutilisation de ces matières recyclées.

 

Quels sont les objectifs de Verdipole à moyen terme ?

Nous réfléchissons à pouvoir remettre de la logistique courte. Nous faisons de la voie d’eau à 80% et je pense qu’il faut recréer des chemins courts et distribuer de plus en plus les matériaux en vrac via la voie d’eau et éviter ainsi les camions. Nous travaillons en ce sens avec les Voies Navigables de France. Nous mettons en place des bases fluviales et nous essayons de regrouper les matériaux pour les traiter à l’écart des villes. Nous souhaitons associer logistique, chemin court et traitement in situ pour éviter de faire des kilomètres avec des matériaux que l’on pourrait trouver sur place et faire des échanges pour limiter les transports.

 

Quels sont vos souhaits pour le futur ?

Nous, parents et grands-parents, ne pouvons plus transmettre ce sur quoi nous avons des doutes en matière environnementale. Je pense que tout le monde va s’y mettre. Cette vision, nous sommes de plus en plus nombreux à la partager. Entre entrepreneurs du recyclage, nous nous entraidons pour trouver des solutions et mettre en relation les acteurs entre eux en croisant les technologies. C’est en cela que TEAM2 apporte une véritable valeur ajoutée.

 

Par Amandine Clémençon | Date de publication : 01 octobre 2020