Vous êtes ici

ENTRETIEN. Jean-Philippe Carpentier, l’expert du recyclage du plastique PET en local

Après un début de carrière dans la grande distribution, Jean-Philippe Carpentier rejoint le secteur des déchets en 1993, un univers qui rapidement le passionne au point de créer plusieurs entreprises : le cabinet de conseil en gestion des déchets JPC Partner et la plate-forme de compostage Verdure en 1999, puis Nord Pal Plast en 2003. Il nous relate ici son parcours et la vision qui l’anime pour la filière du recyclage des plastiques PET.

 

Pourriez-vous me présenter votre entreprise ?

Nord Pal Plast a été créée en 2003 sur l’ancien site d’Elcobrandt que la MEL a réindustrialisé pour y implanter des éco-industries. Notre candidature a été retenue ; nous avons pu bénéficier de locaux sur le site Eco-Industria en contrepartie de l’emploi de personnes qui étaient au chômage après la fermeture d’Elcobrandt.

Avec mon associé, Jean-Marc Desmedt, nous avons commencé par le recyclage des plastiques. Au départ, nous avons recyclé tous types de plastiques en provenance de déchèteries ou du postindustriel. En 2005, nous nous sommes intéressés plus particulièrement au PET et aux bouteilles. À cette époque, la réglementation s’est assouplie et Eco-Emballages a autorisé la reprise de matériaux auprès des collectivités. Nous avons ainsi pu faire des offres de services aux collectivités. La véritable aventure Nord Pal Plast a alors démarré avec l'installation d'une première ligne pour recycler le PET destiné à la fabrication de fibre soit pour l'industrie automobile ou l'industrie textile.

À partir de 2008, la réglementation a changé en autorisant l’utilisation du PET recyclé pour les contenants alimentaires. Cristaline, qui a des sources dans notre secteur, nous a alors proposé de monter un partenariat puis a installé l'usine Roxpet juste derrière notre site de Lesquin afin de faire des préformes pour leur production de Mérignies et Pérenchies.

Nous avons alors installé une deuxième ligne pour avoir une ligne dédiée au PET clair pour la production des bouteilles Cristaline. Elle venait en complément de notre ligne dédiée au PET foncé destiné à un fabricant Belge de tapis automobile de marque premium.

 

Votre activité est donc concentrée sur un territoire restreint…

Tout à fait. Nous sommes dans une démarche d'économie circulaire en essayant de faire des boucles courtes et de limiter le transport. Notre philosophie c'est de transformer des déchets en une nouvelle matière et de trouver des applications à proximité pour faire vivre la région que nous avons à cœur de développer en matière d'activité et d’emploi. Aujourd’hui, nous employons 35 personnes en 3-8 avec un maximum de tri optique. Notre personnel est donc monté en compétence sur des postes de logistique, d’électromécanique, de contrôle qualité… Pour recruter au niveau local, nous travaillons en étroite collaboration avec l’entreprise Vitamine T, spécialisée dans la réinsertion professionnelle et également installé sur le site Eco-Industria.

 

Concrètement, pourriez-vous me décrire votre processus de production ?

Nous recevons des balles de plastique de la part de centres de tri. Nous les délitons et les envoyons sur une machine avec 3 ou 4 tris optiques en cascade afin de ne garder que le PET. Puis cette matière est envoyée au broyage à 10 mm dans de l’eau, ce qui évite l’abrasion, les échauffements et permet de récupérer une partie des étiquettes qui se décollent. Ces éléments arrivent dans un bassin de décantation où le PET, qui est plus lourd que l’eau, coule et le PEHD (les bouchons) qui est plus léger, remonte à la surface. Des racleurs récupèrent le PET au fond du bassin et des roues à aubes ramènent les bouchons qui flottent. Nous séchons ces produits et les envoyons dans un zigzag qui permet de séparer le PET et les bouchons d'une part, et les étiquettes restantes d'autre part. Pour le PET clair, nous trions une dernière fois la matière pour retirer les indésirables qui représentent au final moins de 1000 ppm (parties par million). Cette matière est vendue, ainsi que les bouchons et les étiquettes.

 

Aujourd’hui, quels sont vos projets de développement pour Nord Pal Plast ?

Fin 2018, nous avons rejoint le groupe italien Dentis, une société familiale qui est le leader européen du PET recyclé. Ils nous apportent un véritable savoir-faire de production et une capacité financière pour soutenir notre développement. Ensemble, nous avons la volonté de faire passer notre production de 15 000 tonnes à 30 000 voire 40 000 tonnes horizon trois ans.

 

C’est un objectif ambitieux ; quelle est votre feuille de route pour l’atteindre ?

Nous allons réaliser un investissement de 10 millions d'euros cette année pour installer une nouvelle ligne de production sur le site de Lesquin. D’ailleurs Christian Traisnel de TEAM2 nous a beaucoup aidés pour l'accompagnement dans la recherche de financement FEDER auprès de la Région. Nous devons également trouver de nouvelles sources de PET à recycler et des acheteurs pour l’écouler après traitement. La nouvelle loi européenne sur le plastique de 2019 joue en notre faveur en obligeant les producteurs d'eau minérale à intégrer 25 % de PET recyclés dans la fabrication à horizon 2025 et 30 % à horizon 2030. Ce n'est qu'un début car je pense que l'obligation d'intégrer du plastique recyclé dans la fabrication d’objets devrait se généraliser à terme.

Pour nous, l’enjeu réside donc dans la capacité à obtenir la confiance des collectivités des Hauts-de-France pour confier le traitement de leurs déchets plastiques à une entreprise locale. Il y aurait une logique à opter pour un acteur régional qui crée de l'emploi localement et limite les transports.

 

Dans votre activité, quel est le poids de la compétitivité tarifaire ?

Aujourd'hui, lorsque le pétrole est à 35 $ le baril, le PET vierge est plus compétitif que celui qui est recyclé. C'est pourquoi je milite depuis des années pour mettre en place un mécanisme financier qui vienne compenser les fluctuations du pétrole qui mettent à mal le marché du recyclage. Depuis le 1er janvier 2020, l’Italie taxe toutes les résines plastiques contenues dans un objet à hauteur de 400 € la tonne. Il y a donc un écart de 400 € au départ entre de la matière vierge et de la matière recyclée.

 

Selon vous, quels sont les grands enjeux de la filière du recyclage ?

Nous devons faire reconnaître les avantages environnementaux et les économies de CO2 générés par le recours aux produits recyclés à travers un mécanisme financier ou une taxe. Cela permettra d’amorcer la pompe de l'utilisation de matières recyclées. Le reste en découlera : les usines de matière recyclées se monteront, le tri sera mieux réalisé…

 

Et jusqu’à présent, quelle partie du chemin a été parcourue ?

Pour l'instant, on a mesuré et on sait calculer, grâce à un logiciel qui a été mis en place. On sait que l'utilisation matières recyclées sur le plastique par exemple offre un rapport de 1 à 3 sur l'économie de CO2 et de 1 à 5 sur l'économie d’énergie. Maintenant nous devons être capables de convertir ces économies de CO2 de TWh en monnaie sonnante et trébuchante pour l'industrie du recyclage ou surtout pour l'utilisateur de matières recyclées.

Malgré une véritable prise de conscience, les mécanismes que nous avons proposés ont été recalés car ils pénaliseraient une industrie utilisant la matière vierge et représentant de nombreux emplois. Il existe une réticence due à l'incertitude quant à la création d'emplois générée par un développement du recyclage par rapport à la destruction d'emplois occasionnée par ce changement. Et puis, évidemment, il y a des lobbies industriels puissants en face.

 

Ces industriels ont-ils cependant entamé une reconversion vers une production plus vertueuse ?

Oui, des entreprises comme Total ont déjà investi dans le recyclage chimique du plastique qui est beaucoup plus compliqué à réaliser et dont on ne connaît pas le coût de production, mais qui offre un vaste champ d'application en revenant à la molécule d’origine.

 

Lorsque l'on regarde votre parcours, initialement dans la grande distribution, rien ne vous prédisposait à une carrière dans le secteur de déchets…

Effectivement, mais toutes les personnes qui entrent dans le milieu des déchets ou du recyclage ont du mal à en sortir parce que c'est un secteur passionnant avec beaucoup de choses à faire et de nombreuses évolutions. D’ailleurs, de plus en plus de jeunes en début de carrière m'appellent pour me demander conseil car ils souhaitent travailler dans le recyclage.

 

Justement, que leur répondez-vous ?

Je leur dis que le recyclage est un métier comme les autres avec des secteurs matures où il n'est pas évident de trouver sa place, mais qu’il existe des métiers d’avenir pour trouver des solutions de recyclage à de nouveaux produits qui arrivent sur le marché; les leds par exemple. Chaque produit, chaque matière a ses spécificités et il est important de savoir ce que l'on veut en faire et comment le faire. Je leur rappelle également que tout processus industriel est capitalistique et qu'il faut donc avoir les reins solides ou rencontrer un ou deux associés avec qui se lancer.

 

En tant que chef d’entreprise du secteur du recyclage dans les Hauts-de-France, quelle message souhaiteriez-vous faire passer ?

Ces dernières années, j’ai vu une vraie évolution au sein de la région Hauts-de-France avec une réactivité, une proximité et une écoute des entreprises qui est vraiment remarquable. J'ai vraiment l'impression d'avoir une région à mes côtés, qui se bat avec nous pour créer de l’industrie et de l’emploi. Nous avons aussi la chance d'avoir le pôle de compétitivité du recyclage, TEAM2, qui est basé chez nous et qui se mobilise activement auprès des entreprises. Cela fait du bien et cela donne envie de se battre pour la région !

 

Amandine Clémençon pour TEAM2 | Date de publication : 11 juin 2020