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ENTRETIEN. Jeff Squalli, comment traiter proprement les déchets infectieux hospitaliers

En 1995, Jeff Squalli décide de transposer la technologie des autoclaves textiles qu’il connaît bien au traitement des déchets infectieux hospitaliers par stérilisation. Cette innovation a du sens car la stérilisation est une pratique habituelle en milieu hospitalier. Vingt cinq ans plus tard, 500 machines ECODAS de stérilisation des déchets infectieux tournent dans 82 pays, preuve de la confiance des professionnels de la santé envers cette technologie propre.

 

Quelle est l’activité d’ECODAS ?

Depuis 2000, la société ECODAS fabrique des machines pour le traitement des déchets infectieux principalement pour le milieu hospitalier, ainsi que les abattoirs et aéroports. Le traitement repose sur une technologie propre à base de broyage et de stérilisation par vapeur d’eau. Les déchets infectieux - objets, protections, matières, organes - sont ainsi transformés en résidus « neutres » qui suivent ensuite la filière des déchets urbains.

 

Pourquoi ECODAS est-elle une Greentech ?

La solution classique pour le traitement des déchets infectieux est l’incinération qui permet de tuer les germes mais qui crée un effet négatif avec les émissions de CO2 et la pollution de l’air. A contrario, notre technologie est propre car elle utilise de la vapeur d’eau chauffée à 140°C sous pression. Les autres alternatives à l’incinération s’appuient quant à elles sur des produits chimiques qui doivent être absorbés par la matière ou sur sur des traitements par micro-ondes à 100°C. Les hôpitaux sont donc naturellement plus à l’aise avec la stérilisation qu’ils utilisent depuis longtemps, notamment pour désinfecter les instruments chirurgicaux.

 

Qui sont vos clients, les hôpitaux ou les centres de traitement des déchets ?

Ce sont les deux. L’hôpital produit des déchets infectieux et n’a pas le droit de s’en débarrasser sans les désinfecter. Depuis quelques années, le directeur de l’hôpital est personnellement pénalement responsable du traitement de ses déchets infectieux. Dans ce contexte, il peut décider de les traiter lui-même en s’équipant ou de les confier à un prestataire de services qui utilise des machines homologuées par les ministères de la Santé et de l’Environnement. Tous les producteurs de déchets à risque - laboratoires, infirmières libérales… - doivent ainsi respecter les circuits de collecte et de traitement des déchets.

 

J’imagine que votre marché dépasse nos frontières…

Tout à fait, nous travaillons à 90% à l’international ; nous avons 500 machines dans 82 pays. Quel que soit le niveau de développement des pays, les hôpitaux ont besoin de traiter leurs déchets. C’est une force d’être présent dans une grande variété de pays pour amortir les aléas géopolitiques et économiques auxquels nous sommes soumis. Dans les pays développés, notre principal concurrent est l’incinération aux mains de très grands groupes qui font du lobbying pour continuer à incinérer à bon marché même si cela coûte cher sur le plan environnemental.

 

Est-ce pour cela que la France ne représente que 10% de votre activité ?

La France est un petit marché, si on la compare au reste du monde, où le lobbying des incinérateurs est puissant. à ce jour, 80% des déchets infectieux sont incinérés et 20% sont dirigés vers des solutions alternatives. En France les technologies alternatives doivent être homologuées, nous sommes 5 à 6 entreprises à les proposer.

 

Pour en revenir à votre technologie, comment fonctionne-t-elle ?

Nous avons une gamme de 6 machines adaptées aux capacités des différentes tailles d’hôpitaux. Les déchets infectieux sont mis dans des sacs jaunes - ou des boîtes pour les piquants-coupants  - puis déversés dans la machine. Le cycle démarre avec un broyage pour favoriser la pénétration à coeur de la charge de la vapeur d’eau chauffée à 140°. à ce niveau-là, tous les germes sont tués et les déchets initialement contaminés sont transformés en résidus assimilables aux déchets ménagers sous forme de confettis. Cette technologie in situ permet aux hôpitaux d’être autonomes dans le traitement des déchets infectieux tout en étant économique. A titre d’exemple, les déchets infectieux représentent 20% des déchets hospitaliers donc, sur un grand établissement, on est sur 1 à 2 tonnes de déchets infectieux par jour.

 

Lorsque vous avez inventé ce nouveau procédé, avec qui avez-vous collaboré ?

Avec nous-même ! Nous connaissions la pression et le thermique du fait de notre expérience dans les autoclaves textiles. Pour la stérilisation des déchets infectieux, nous devions innover dans la présentation de la matière en intégrant un broyeur inox pour qu’il ne rouille pas. Mais ce type de broyeur n’existait pas sur le marché, donc on a développé le nôtre de façon empirique avec notre propre bureau d’études. On a conçu nos machines en mode test and learn jusqu’à industrialiser la production, ce qui nous a permis d’avancer rapidement.

 

Par rapport aux changements de vos marchés, comment voyez-vous évoluer votre activité ?

Le secteur aéroportuaire constitue un secteur de développement potentiel. Sur les longs-courriers, les cabines sont désinfectées avec des aérosols. Pour être totalement rigoureux, les déchets solides des avions devraient être traités comme des déchets infectieux. La question se posait déjà avant la crise du covid 19 qui entraînera un renforcement des dispositifs sanitaires. Nous commençons d’ailleurs à recevoir des demandes d’aéroports qui prennent les devants. Nous connaissons la même tendance pour les déchets d’abattoirs qui doivent être traités comme des déchets à risque. Dans ce cas, ce qui est intéressant, c’est que la matière est 100% organique et, une fois stérilisée, elle peut alimenter un composteur ou encore un méthaniseur pour faire du biogaz.

 

Vous traitez les déchets à risque depuis 25 ans, quelle est votre vision de la filière française du recyclage ?

On entend toujours que recycler n’est pas rentable, simplement parce qu’on laisse la possibilité d’opter pour des technologies moins chères mais moins vertueuses également. Par exemple, on dit « ce n’est pas rentable par rapport à la mise en décharge qui ne coûte rien », mais jusqu’à quand va-t-on stocker les déchets ? C’est moins cher tout simplement parce que l’on ne paie pas le vrai prix, le coût écologique. C’est la même chose pour l’incinération, c’est moins cher. Du coup on incinère au lieu de recycler. Mais qui va payer les dégâts ? Pourquoi ne les chiffre-t-on pas ? Pourquoi ne taxe-t-on pas à hauteur de ce chiffrage ? Le recyclage ne sera jamais rentable tant que l’on n’exigera pas le vrai prix de l’alternative.

 

Quelle vision avez-vous des entreprises françaises du recyclage, notamment des autres équipementiers ?

Je pense que leurs atouts sont l’innovation même si les Asiatiques le sont également à des coûts moindres. L’innovation technique ne suffit plus lorsque nos coûts de production sont notre principale faiblesse liée à notre environnement. Et puis nous sommes soumis à des freins administratifs. A notre lancement, après homologation nous devions réaliser des tests trimestriellement. Depuis 3 ans, la réglementation a changé et nous devons désormais refaire l’homologation tous les 5 ans en payant à chaque fois. Dans les autres pays, cela n’est pas le cas. Ces coûts supplémentaires viennent pénaliser notre compétitivité. Vous voyez, la balance commerciale française est déficitaire car nous ne sommes pas compétitifs… mais que fait-on pour aider les entreprises françaises à l’être ? Les actions mises en oeuvre sont soit inefficaces soit insuffisantes. Il faut donc faire autrement. Lorsque l’on se compare avec certains concurrents  étrangers, nous perdons certaines affaires car ils apportent parfois des aides de leur pays à hauteur d’un pourcentage significatif de l’investissement. Nous ne pouvons pas réduire le coût de production mais il est possible d’aider les entreprises françaises à mieux exporter.

 

Quels sont vos objectifs pour ECODAS ?

Je souhaite poursuivre notre expansion au niveau mondial. Sur le marché hospitalier, où nous sommes leader, nous sommes monoproduits mais avec une multitude de marchés. Nous allons continuer à développer d’autres débouchés, à savoir les abattoirs et les aéroports. Pendant la crise du covid 19, nous avons continué de travailler et notre carnet de commande s’est rempli. Alors j’espère que nous aurons la santé pour le réaliser !

 

Amandine Clémençon pour TEAM2 | Date de publication : 07 mai 2020