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Entretien. Mob-ion, acteur engagé en faveur de la #PérennitéProgrammée

Christian Bruère est un serial entrepreneur passionné. Spécialiste de l'informatique et des télécoms, il a créé ou investi dans de nombreuses start-up depuis les années 90. Il a connu quelques échecs mais aussi de jolis succès. On lui doit, en partie, Allo Resto - devenu Just Eat - avec Sébastien Forest, son fondateur historique. Dans un domaine radicalement différent, il a également créé un projet de pompage solaire pour la gestion des ressources en eau au Maroc avec la Banque mondiale. C’est la connaissance de ces technologies et la prise de conscience de la nécessité de gérer les ressources de la planète qui lui inspirent la création de Mob-ion, une entreprise au service de solutions électroniques à #PérennitéProgrammée.

 

Quelle est la genèse de Mob-ion ?

À l’époque d’Allo Resto, j’ai voulu mettre en place une flotte de scooters électriques mais, avec leurs batteries au plomb, ils n’étaient pas adaptés pour un usage intensif. J’ai néanmoins gardé cette idée en tête et lorsque j’ai travaillé au Maroc, les équipes avaient beaucoup de problèmes de déplacement ; j’ai donc rapatrié ces scooters et en ai commandés d’autres pour équiper les 70 collaborateurs de la société. J’ai alors acquis une expérience d’entretien de ces scooters, notamment sur la partie électronique. À mon retour en France, en 2014, l’un de mes amis m’a proposé de mettre à profit cette expérience. Ensemble, nous avons créé une société pour vendre ces deux-roues électriques. Mais, le coût étant un frein pour la clientèle, nous avons trouvé la solution de les louer. En 2015, alors que je rendais visite à mes anciens collègues d’Allo Resto, devenu Just Eat, nous avons eu l’idée de mettre en place une offre de location de scooters électriques pour les restaurants de restauration livrée. Nous voulions des scooters résistants et pas trop coûteux à entretenir mais nous nous sommes vite rendu compte que les scooters domestiques du marché ne répondaient pas à ces attentes : obsolescence programmée, retours fréquents au garage car les véhicules étaient poussés à leur maximum par les livreurs, garantie de 1 an pour les sociétés, etc. Nous avons donc réuni un échantillonnage d’une trentaine de véhicules, à l’époque, de 4 modèles différents. Un modèle italien a émergé et nous avons commencé à travailler avec son fabricant en modifiant les éléments non pérennes. Cependant, le travail n’a pas pu être mené à son terme car ce fournisseur a déposé le bilan, mais nous avions toujours l’ambition de développer un scooter électrique connecté. C’est ainsi qu’en 2016, nous avons décidé de construire notre propre scooter en France. Je fais en effet partie de ces idéalistes convaincus que la délocalisation est un mauvais calcul ne contribuant qu’à appauvrir notre écosystème.

Afin de mieux comprendre le marché et de déployer une solution pérenne, nous avons lancé toute une série d’études. Pendant plusieurs semaines, des équipes d’analystes marketing ont ainsi arpenté les rues de Paris et de sa banlieue pour relever les plaques d’immatriculation et les compteurs de 400 scooters de livraison. Les résultats ont été sans appel ! Avec environ 1 000 kilomètres par mois au compteur, il nous fallait un scooter très robuste. Un constat corroboré par d’autres statistiques, issues des données d’usage relevées grâce à des boîtiers communicants, qui ont montré qu’en moyenne un scooter de livraison saute 47 trottoirs et subit 61 béquillages par jour. Un postulat s’est alors imposé à nous : nous devions imaginer un moyen de rallonger la durée de vie de nos scooters. C’est à ce moment-là que la notion de #PérennitéProgrammée s’est imposée. Sortir de cette économie de la consommation linéaire et imaginer une économie fondée sur la fonctionnalité, ou plus précisément la fiabilité, devenait une nécessité. Le changement de paradigme trouvait tout son sens puisque le client ne nous achetait plus un scooter, mais un outil de livraison ; nous ne lui fournissions plus un produit, mais un service avec une obligation de moyens : lui garantir un scooter pour lui permettre d’assurer la continuité de ses livraisons. Notre premier véhicule, le scooter AM1, a été homologué en mai 2020.

 

Comment définissez-vous la #PérennitéProgrammée ?

Contre-pied de l’obsolescence programmée, le principe de #PérennitéProgrammée vise le mieux-disant en matière de qualité. Sur le plan comptable, cela permet un amortissement plus long du véhicule en optimisant sa durée de vie jusqu'à 4 ans, ou 60 000 km. Par conséquent, le CAPEX est meilleur grâce à ce temps d’amortissement plus long et, logiquement, nous avons mis en place une garantie de 4 ans. Autre avantage, avec une qualité supérieure, les pannes et l’entretien sont moins fréquents. Avec l'éco conception, nous avons diminué les temps de maintenance et, par conséquent, considérablement réduit les OPEX. Au final, le coût total de possession (TCO) est inférieur à celui d’un véhicule classique. Cette approche est d’ailleurs complètement en ligne avec les missions de TEAM2.

 

Ce principe de #PérennitéProgrammée s’applique aux scooters mais aussi aux batteries…

En effet, nous avons fait des essais avec des batteries chinoises mais elles demandaient beaucoup trop de maintenance et leur durée de vie était beaucoup trop courte. Nous avons donc recherché un spécialiste de la batterie en France. Nous nous sommes rapprochés d’une entreprise de reconditionnement de batteries avec laquelle nous avons créé la spin-off Enerthical, à Bordeaux, pour fabriquer des robots de soudure de haute qualité, afin d’améliorer la durabilité des batteries. Nos batteries sont constituées pour partie d’accumulateurs importés du Japon ou de Corée du Sud, car il n’existe pas de fabricant en Europe mais nous développons en France de l’électronique afin d’optimiser leur qualité et leur rentabilité. Pour tous nos produits ou composants nous avons cette démarche. Nous routons nous-même nos cartes électroniques avec la société INTENSITÉ, à Nantes, qui est également une spin-off de Mob-ion, et nos développeurs codent notre électronique. Nous nous approvisionnons en composants essentiellement en France. Par exemple, 73 % de la valeur de notre scooter AM1 est d’origine française et nous avons lancé une démarche de labellisation « Origine France garantie ». Nous sommes enfin dans une démarche d’écoconception. Toutes nos pièces détachées mécaniques électroniques et notre batterie sont éco-conçues dans un objectif de réparabilité, de reconditionnement et de recyclage. Par exemple, nos batteries sont équipées d’un BMS dont il est possible de mettre à jour le firmware pour pouvoir les convertir en batteries de stockage sans avoir besoin de les démonter. Autre exemple : nos tubes de fourches qui sont décomposés en 14 éléments, dont 8 proviennent de Chine et 6 de France pour les parties les plus sensibles, qui requièrent un très haut niveau de qualité. Ainsi, tous les composants peuvent être changés indépendamment, ce qui nous permet d’optimiser la maintenance et le réemploi. D’ailleurs, nos scooters sont garantis pendant 4 ans, ou 60 000 km, et consignés. Si le client souhaite nous rapporter son scooter avec ses batteries à la fin de la garantie contractuelle de 4 ans, ou dès 60 000 km, nous lui restituons 15 % du prix d’achat. Les scooters ainsi récupérés sont démantelés et certains composants réutilisés pour fabriquer de nouveaux véhicules.

 

Quelle gamme de produits commercialisez-vous à l’heure actuelle ?

En premier lieu, notre scooter AM1 qui est un produit homologué "sur étagère". Des prototypes de batteries et de l'électronique sur-mesure qui a vocation à être produit en série en France. Nous avons également une gamme de contrôleurs et des bornes de recharge de voitures électriques développées par INTENSITÉ à Nantes. Enfin, nous avons développé nos premiers racks de stockage d’énergie pour des usages stationnaires (maisons, panneaux solaires, éoliennes, data-centers) ; le premier prototype de 120 kWh vient d’être installé sur une maison autonome dans le sud de la France, à proximité d’Avignon.

 

Aujourd’hui, qui sont vos clients ?

Pour les scooters, nos clients sont des professionnels, essentiellement des restaurants qui livrent ou des coursiers. Prochainement, nous allons proposer une offre de location en libre-service. Nous sommes également en discussion avec ZEWAY pour concevoir un scooter Mob-ion équipé d'une de nos batteries, adaptées à leurs bornes de "swap" de batteries, et destiné à la location longue durée pour les particuliers. Concernant les batteries, nous sommes sollicités par des constructeurs qui souhaitent nous déléguer la partie contrôle de puissance et batterie. Nous en avons développées, par exemple, pour les scooters électriques des mers Bird-e-marine, pour un projet d’avion de VoltAero, pour un buggy électrique avec la société Solutions VE et E-Cross, un constructeur français de buggys thermiques, pour l’hydravion Petrel X, pour les trottinettes M-Wheel, et pour un projet de drones de surveillance confidentiel… Nous sommes aussi impliqués dans le projet ENERGIGA qui vise à fabriquer des containers de stockage stationnaire pour les acteurs des énergies renouvelables et de la distribution de l’électricité.

 

Tous ces projets sont menés avec une équipe de 38 personnes, c’est impressionnant…

Effectivement, aujourd’hui, nous sommes 38 associés mais une cinquantaine de collaborateurs. Nous sommes en train d’implanter une usine 4.0 à Guise dans l’Aisne pour fabriquer les batteries de stockage au même endroit que les racks et armoires de stockage. Nous sommes en partenariat avec l’usine Tidee spécialisée dans les armoires de bureaux à qui nous sous-traitons la fabrication de la tôlerie fine. Début 2021, nous installerons une usine à l’intérieur de la leur pour la partie batterie et évidemment la fabrication de nos scooters qui étaient jusqu'à présent assemblés à Bezons dans l'Oise.

 

Pourriez-vous expliquer l’organisation d’entreprise « en banc de poissons » que vous avez mise en place ?

Nous sommes engagés dans la démarche #CodeSocial dont l’auteur - Mathieu Coste - est salarié de Mob-ion. Il s’agit d’un modèle de gouvernance fondé sur le partage de valeurs entre les membres de l’entreprise. Dans ce #CodeSocial, nous avons aussi pour principe de salarier nos collaborateurs, même à temps partiel, plutôt que de les prendre en freelance. Nos salariés travaillent en mode collaboratif, souvent à distance et parfois pour plusieurs employeurs. Cela permet de créer un réseau très favorable au transfert technologique et aux partenariats transverses. Par exemple, nous avons pu ainsi rencontrer d’autres entrepreneurs qui travaillaient sur un scooter des mers électrique, un bateau électrique, un avion ou encore une trottinette électrique. Mob-ion est ainsi devenu un bureau d’études pour d’autres projets d’électrification. Aujourd’hui, nous faisons des projets de batteries pour d’autres fabricants français. Comme nous associons tous nos salariés et collaborateurs proches via le mécanisme de dividendes contributifs, nous sommes maintenant 38 associés dans la société-mère Mob-ion France (CRUIS’R SAS) qui comporte 5 entreprises.

 

Comment envisagez-vous le développement de Mob-ion ?

Aujourd’hui, nos scooters sont présents sur toute l’Ile-de-France, dans la région de Lyon et d’Aix-Marseille. Nous souhaitons continuer à ouvrir des régions en vendant et en assurant l’assistance et la maintenance. Avec Just Eat, pour la restauration livrée, nous allons nous étendre géographiquement. Nous sommes homologués pour l’Europe et devrions lancer Mob-ion Portugal cette année. Je crois beaucoup aux scooters en location longue durée et en libre-service. Je crois également en cette économie de la fonctionnalité qui est aujourd’hui une réalité, mais nous préférons l’économie de la fiabilité en vendant le scooter avec un service associé pour le récupérer, en fin de vie, afin de le recycler dans son intégralité.

 

Quel regard portez-vous sur la filière de l’économie circulaire ?

J’ai l’impression que beaucoup d’entreprises utilisent l’économie circulaire comme un outil de green-washing sans que cela ne s’incarne réellement dans les faits. Il me semble que les initiatives restent très discrètes et j’ai la conviction que nous pourrions faire beaucoup mieux. Je suis certain que chez TEAM2 je vais rencontrer des gens extraordinaires.

 

Que pouvons-nous vous souhaiter pour cette nouvelle année ?

L’an dernier, il y a eu la loi Pacte qui a introduit la qualité de société à mission. Nous aurions beaucoup aimé aller dans cette direction mais il y avait beaucoup de contraintes et pas d’avantage. Chez Mob-ion, nous avons des projets qui ont un sens, ce qui fédère les équipes, nous créons des emplois, nous contribuons à l’économie circulaire… mais il n’y a aucun avantage fiscal à cela, ni de préférence pour les achats de matériel ou de service fabriqués en France. Si l’on souhaite réindustrialiser la France en créant des emplois et de la valeur ajoutée, il faudrait que les pouvoirs publics l’encouragent. Cela sera possible si l’on nous aide à trouver des clients et à faire face à la concurrence, par exemple, à lutter contre les produits équipés de batteries chinoises bas de gamme qui seront mortes dans deux ans et qui coûteront deux fois plus cher en “TCO”, sans compter leur coût écologique. Mais, à l’achat, ces produits sont deux fois moins chers car il n’y a pas de bonus/malus sur la vertu des produits commercialisés. Nous souhaiterions donc avoir du soutien, de la reconnaissance et une promotion des produits réellement Made in France et pas seulement l’étiquette !

 

Amandine Clémençon pour TEAM2 | Date de publication : 07 janvier 2021