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ENTRETIEN. Olivier Lepez, réduire les émissions de CO2 grâce à la valorisation thermochimique

Il y a 30 ans, à l’issue de ses études d’ingénieur, Olivier Lepez a créé ETIA, un bureau d’études qui s’est développé au fil des décennies en se diversifiant vers la conception et la commercialisation de multiples procédés de valorisation thermochimiques utilisés aujourd’hui dans le monde entier. Depuis le 15 octobre dernier, ETIA a rejoint le groupe norvégien Vow avec pour objectif stratégique la réduction des émissions de CO2 dans l’industrie. Olivier Lepez nous dévoile les enjeux de cette nouvelle étape dans la croissance de l’entreprise.

 

Quelle est l’activité d’ETIA ?

ETIA est une entreprise que j’ai créée il y a 30 ans avec Philippe Sajet à l’issue de nos études en procédés industriels. Nous avons démarré par des activités d’ingénierie dans le domaine du génie industriel, notamment du traitement thermique. Puis, nous nous sommes diversifiés vers le développement de procédés dans l’industrie agroalimentaire pour le traitement thermique de produits tels que les céréales, aromates, épices… Après une dizaine d’années dans ce domaine, nous nous sommes intéressés à la valorisation de la partie non comestible de ces végétaux. Nous avons donc adapté nos technologies de traitement thermique pour atteindre des températures beaucoup plus importantes et faire de la valorisation thermochimique des végétaux alimentaires par la pyrolyse[1]. Par extension, nous nous sommes diversifiés vers les biomasses végétales telles que le bois, puis les biomasses non végétales comme les boues de station d’épuration. Et enfin, nous nous sommes tournés vers les autres types de déchets comme les CSR, les plastiques, les pneus…

 

Quelle est votre clientèle et où vendez-vous ?

Plus de 90% de notre clientèle est à l’international dans une quarantaine de pays sur tous les continents. J’aimerais bien travailler davantage en France mais le contexte économique et réglementaire ne permet pas toujours d’y développer nos produits. Pour déployer nos solutions plus rapidement, nous avons refocalisé notre stratégie commerciale vers les grands groupes. C’est aussi pour cela que j’ai souhaité me rapprocher du groupe Vow, côté à la bourse d’Oslo, pour atteindre une taille critique. Ceci renforce notre crédibilité internationale et financière pour pouvoir accompagner sur le long terme ces grands groupes et leur proposer des solutions alternatives comme le recyclage thermochimique, en toute légitimité.

 

Quels sont les avantages de la valorisation thermochimique ?

Lorsque l’on est sur de la transformation thermochimique, l’idée est de se situer dans le cadre de la hiérarchie du traitement des déchets après le recyclage mécanique et avant la simple valorisation énergétique que l’on retrouve dans les procédés d’incinération. Bien évidemment, il s’agit d’éviter au maximum la mise en décharge. L’objectif n’est pas d’éliminer les résidus mais d’en tirer la plus forte valeur ajoutée, en les transformant en nouveaux matériaux comme les biochars par exemple - utilisés dans l’agriculture pour leurs nombreuses vertus, ou encore le vinaigre de bois. La création de valeur peut se faire également par la création de molécules en transformant les déchets en hydrogène ou en méthane.

 

Pour un intrant donné, quelle est la proportion du déchet valorisée et quelle est la part de résidu ultime ?

Toute l’intérêt d’une technologie de thermoconversion chimique comme la pyrolyse réside sur sa capacité à définir des modèles d’affaires en fonction de la typologie de déchets entrants et de l’usage local des produits sortants. Si je suis en milieu rural à 100km de la première industrie, il est inutile que je transforme mon déchet en charbon actif. Mais si je le transforme en biochar qui va fertiliser les champs aux alentours, cela a du sens. Il est donc indispensable de valoriser absolument toutes les fractions, pour ne pas polluer certes, mais également pour rentabiliser le modèle d’affaires. La technologie n’est donc pas une fin en soi mais un moyen au service d’un modèle économique. Donc la part du résidu ultime doit être la plus faible possible. Elle est nulle sur la biomasse et, sur les CSR, elle dépend du degré de pollution sans pour autant excéder les 10%. La force de notre technologie est d’offrir une très grande flexibilité pour s’adapter au meilleur modèle d’affaires possible localement. Nous sommes dans une logique d’économie circulaire.

 

Quels équipements proposez-vous pour mettre en oeuvre ces différents types de valorisation  ?

Pour réussir à obtenir les produits souhaités, nous associons différentes briques technologiques. La première brique est celle du conditionnement, c’est-à-dire la préparation du déchet. Ensuite, la seconde brique est la pyrolyse avec nos propres procédés brevetés. Enfin, nous avons des briques avales qui peuvent être le nettoyage du gaz, la séparation des molécules dans le gaz, des éléments de conditionnement ou d’up-grading du résidu solide en sortie. Lorsque les briques technologiques existent, nous faisons l’intégration de celles-ci et, lorsque ça n’est pas le cas, nous les développons et créons ainsi de la valeur ajoutée pour l’entreprise. Nous avons développé notre procédé de pyrolyse il y a 17 ans environ ; c’est donc une brique technologique mature.

 

En matière d’innovation, quels sont les projets sur lesquels vous travaillez et de quelle manière  ?

Depuis 2 ans, par le biais de notre filiale Ascodero située à Bray-sur-Somme, nous développons des technologies de robotique associées à l’intelligence artificielle appliquées au tri de déchets. L’objectif est d’augmenter significativement la qualité du recyclage matière dans les centres de tri et ainsi le « sorting » dans la préparation des recettes en amont de la pyrolyse. Nous avons développé de manière autonome une première application de tri en sortie des métaux. En général, nous réalisons la R&D en interne jusqu’à un TRL6 (prototype dans un environnement significatif) puis, au-delà, nous pouvons rejoindre des programmes collaboratifs. Par exemple, sur le tri des déchets dans le waste management nous nous sommes associés à l’entreprise espagnole Pic Visa pour aller plus vite sur le marché. Nous sommes également en phase de réalisation sur un appel d’offre de Citéo sur la valorisation de matières plastiques en hydrogène et en pyrocarbone à travers un programme collaboratif avec le Symevad et Proviridis. Aujourd’hui, notre principal axe de R&D se concentre sur la transformation de biomasse et de plastiques en méthane et hydrogène.

 

En tant qu’équipementier français du recyclage, quel regard portez-vous sur la filière ?

Toute la stratégie d’un équipementier du recyclage doit se fonder sur les 2 piliers que sont le déchet et la réglementation. Le déchet car il conditionne les extrants possibles et les technologies applicables : recyclage mécanique, préparation, thermochimie, combustion, méthanisation… Mais aussi la réglementation car elle détermine la capacité à traiter, à vendre, à sortir l’extrant du statut de déchet… Finalement c’est le croisement de ces deux axes qui va déterminer le type de modèle d’affaires des équipementiers. Ensuite, chaque chef d’entreprise a sa propre vision à 3, 5 ou 10 ans. En France, il est malheureusement trop souvent compliqué de se projeter car, dans le monde du déchet, nous avons peu de visibilité sur les engagements politiques sur le long terme. Donc le chef d’entreprise dans le domaine du recyclage doit donc se fier à sa propre analyse des évolutions du marché et ses propres convictions.

 

Comment gérez-vous ce manque de visibilité ?

Nous faisons nos propres analyses du marché et nous sommes beaucoup à l’international pour équilibrer les risques qui existent sur nos axes de développement, les évolutions réglementaires et administratives. Sur le plan politique, certains pays ont des visions à long terme inscrites dans le marbre qui aide au développement de solutions durables, comme dans les pas scandinaves. La taxe CO2 est, par exemple, un élément extrêmement important pour nous. Elle est à 25-26€ la tonne en Europe, à 40-50€ en France mais elle est gelée.  Dans certains pays, elle est à 5€ la tonne et dans d’autres à 125€.

 

Dans ce contexte, quels sont vos objectifs à terme ?

Au niveau du groupe, nous souhaitons être un acteur mondial de la réduction de CO2 grâce à un portefeuille de technologies, notamment de pyrolyse. Aujourd’hui, nous faisons partie des leaders européens de la valorisation thermochimique des déchets. Notre force est d’avoir conçu une technologie polyvalente, éprouvée et robuste, et pour laquelle nous avons déjà une multitude d’applications.

 

Quel message souhaiteriez-vous faire passer au nom de votre filière ?

Le message que je porte depuis que j’ai co-fondé le Club Pyrogazéification est qu’il faut absolument que la filière équipementiers émerge en France, avec des industriels français qui aient la capacité de faire profiter leur pays de leur savoir-faire, pour leur propre bénéfice mais aussi celui de toute l’industrie française. C’est aussi cela la résilience d’une société en cette période de pandémie. Il est essentiel qu’il y ait des pôles, comme TEAM2, qui fassent ce relais avec les instances gouvernementales pour nous aider à développer des technologies et à les mettre en place. Le point le plus important aujourd’hui selon moi est de créer un écosystème permettant de porter des technologies à un TRL 8 (démonstrateur industriel). Cela suppose de développer un véritable droit à l’expérimentation en apportant des concours financiers - ce qui fonctionne assez bien - mais surtout une adaptation des contraintes à cette phase d’industrialisation. Monter de TRL 3 à TRL8 est encore trop plus difficile en France.  Les contraintes de permis d’exploiter, ou d’Installation Classée pour la Protection de l’Environnement sont légitimes, mais elles doivent aussi prendre en compte cette nécessité d’expérimenter… Si l’on a envie de développer des filières alternatives pour la valorisation des déchets, il faut donner la possibilité aux équipementiers de faire cette phase de développement en France.

Amandine Clémençon pour TEAM2 | Date de publication : 14 mai 2020

 

 1. La pyrolyse consiste à chauffer des résidus organiques à moyenne ou haute température en absence d’oxygène pour les transformer en produits à plus forte valeur ajoutée comme des vecteurs énergétiques, du biochar ou encore de l’hydrogène et du méthane.