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Entretien. Sami Lallahem, quand le monde académique rencontre le monde économique

Passionné par son métier, Sami Lallahem est le Président de la société Ixsane. Cet ingénieur en génie civil, Docteur et Habilité à Diriger des Recherches de l'Ecole Polytechnique de Lille, a toujours travaillé dans le domaine de l’environnement en gardant un pied dans la recherche. En 2009, il a co-fondé Ixsane pour décloisonner le monde académique et le monde économique. Pari réussi pour cette entreprise qui compte aujourd’hui 20 salariés.

 

Pour commencer pourriez-vous me raconter l’histoire d’Ixsane ?

A l’origine d’Ixsane, il y a le constat qu’en France il existe un fossé entre le monde académique et le monde économique. Ce sont deux mondes complémentaires qui malheureusement ne communiquent pas assez. Ixsane a été créee pour faire l’interface entre ces deux mondes et pour mieux répondre aux attentes des industriels et les collectivtés.

 

Pourriez-vous me présenter votre activité ?

Ixsane possède deux pôles : ingénierie, recherche & transfert technologique dans le domaine de l’ingénierie urbaine et environnementale. Le pôle d’ingénierie réalise des études allant du diagnostic jusqu’à la maitrise d’œuvre. Le pôle recherche et transfert technologique monte et réalise des projets de recherche collaboratifs, grandeur nature, avec des industriels, des collectivités et des unités de recherche nationales et internationales. Nous avons une vision industrielle de l’innovation : le fruit des projets de recherche collaboratifs doit être une technologie, un produit ou un process qui puisse être mis en application directement sur terrain.

Ces deux pôles ont développé leur expertise dans trois grands domaines d’activités :

  • Les Sédiments, les Sites et Sols Pollués
  • Les enjeux de Territoires, les Energies Renouvelables et l’Environnement
  • L’ Eau et l’Assainissement

 

Selon vous, quelles sont les conditions de réussite d’un projet de transfert technologique ?

Il faut réunir « trois briques » : un client potentiel, un laboratoire de recherche et une société qualifiée en ingénierie et en transfert technologique. La relation client-académique peut être à double sens. On a parfois un laboratoire qui a mis au point un process mais qu’il n'a pas pu le valider à l'échelle industrielle. Dans ce cas, Ixsane accompagne et met à disposition son réseau de partenaires pour une validation à l’échelle semi industrielle puis industrielle. Dans l’autre sens, si un de nos clients souhaite avoir une technologie plus performante dans nos domaines d’activités, nous lui mettons à disposition nos partenaires académiques pour le montage d’un projet de recherche industrielle.

 

Quel est votre rôle dans cette relation tripartite ?

Pour une thématique de recherche donnée, une fois que l’on a réuni les trois briques Client potentiel - Ixsane - Laboratoire académique, nous rédigeons le dossier technique et financier, nous recherchons les financements et réalisons ensuite le dossier avec nos partenaires du projet. A la fin du projet, Ixsane commercialisera le produit issu du projet de recherche avec un accord commercial entre les triparties.

 

Combien existe-il d’entreprises dans les Hauts-de-France en France à avoir une activité similaire à la vôtre ?

Dans la région Hauts-de-France, il y a certaines sociétés qui ont des activités en ingénierie similaires aux nôtres. A ma connaissance, nous sommes les seuls dans les Hauts-de-France qui conjuguent, dans notre domaine, l’ingénierie de haut niveau réalisée par ses propres ingénieurs et la réalisation de projets de recherche collaboratifs avec une vision industrielle. Ixsane accompagne les collectivités et les industriels pour travailler et personnaliser leurs projets afin de répondre au mieux à leurs problématiques. Ces dernières années, Ixsane a élargi son champ d’action technologique. Nous intervenons maintenant dans les domaines des sédiments et terres polluées, de la gestion des eaux pluviales, de la gestion dynamique des réseaux d’assainissement en temps réel, de la conception et la réalisation de machines, logiciels, et technologies de traitement des pollutions. Nous intervenons du laboratoire à la mise en place chez nos clients publics et privés.

 

Justement, comment voyez-vous les enjeux de la filière de l’économie circulaire actuellement ?

Le premier défi est de parvenir à faire changer les mentalités, les habitudes des acteurs concernés et ça, ce n’est pas gagné d’avance. Les ressources naturelles deviennent rares, les friches industrielles urbaines sont parfois délaissées, le coût de la mise en décharge des déchets devient élevé. Ces éléments clés vont « obliger » les producteurs de déchets, les aménageurs, les collectivités à changer de modèle économique et à mettre en place des filières intelligentes d’économie circulaire. L’économie circulaire a de beaux jours devant elle mais il faut être attentif aux enjeux de santé publique, renforcer la transparence de toutes les étapes de valorisation, et faire beaucoup de pédagogie auprès des acteurs « producteurs » de ces déchets et de la population pour renforcer la demande. Cette filière est liée à la réglementation qui peut ralentir ou accélérer le changement du modèle économique. Il faudrait aussi harmoniser la réglementation nationale et celles des autres pays européens.

 

Ixsane est implantée dans les Hauts-de-France ; cette région a-elle selon vous une spécificité en matière de recyclage ?

Je pense que nous avons toutes les compétences dans la région même si j'estime qu’elles ne sont pas toujours assez valorisées. Notre localisation géographique nous permet d’avoir des partenaires de l'autre côté des frontières - par exemple, les Pays-Bas et la Belgique - avec qui nous partageons les mêmes problématiques environnementales. C’est donc un avantage d’être ici. D’autre part, la présence de nombreuses friches industrielles dans les Hauts-de-France a généré une dynamique de progrès techniques et économiques pour le traitement et le recyclage des matériaux. La problématique des friches industrielles polluées des Hauts-de-France a poussé Ixsane à affiner ses méthodologies pour mieux requalifier les friches et mettre en place des outils d’aide à la décision pour la gestion et le traitement de sol pollués basés sur l’intelligence artificielle.

La région Hauts-de-France est riche d’un écosystème favorable : on a des universités réputées, des laboratoires académiques, des pôles de compétitivité… pour aller encore plus loin !

 

Pourquoi pensez-vous que les compétences ne sont pas toujours pleinement valorisées ?

A Lille, nous avons un gros pôle universitaire international mais l’on constate que les diplômés ne restent pas toujours dans la région. Pour moi, c'est important de continuer de promouvoir la région pour attirer ces jeunes-là. Ils ont un savoir-faire et les faires participer dans le développement de la région est important. De plus, nous avons des sociétés qui innovent et crééent de l’emploi dans la région mais parfois elles n’ont pas systématiquement l’appui pour travailler sur des projets de recherche régionaux et accéder plus facilement aux financements. Chez Ixsane, nous avons dû beaucoup investir pour développer un réseau de partenaires européens et accéder à certains financements.

 

Aujourd'hui quelle vision avez vous de l'innovation dans le recyclage en France ?

Vous savez, je pars du principe qu’une société qui n’innove pas c’est une société morte. Il faut toujours innover en surveillant et en évaluant les conditions environnementales et les impacts du projet, concevoir et mettre en œuvre des solutions réduisant les risques environnementaux. Il faut systématiquement avoir une vision industrielle, c'est à dire mettre en place un modèle coût/bénéfices environnementaux et économiques et fournir un soutien pour la co-conception et l'acceptation citoyenne en montrant les retombées économiques en matière de création d’emplois par exemple. Il faut avoir de l’éthique dans l’innovation et ne pas faire n’importe quoi au nom de l’innovation.

 

Quels facteurs de succès avez-vous identifiés pour les acteurs de cette filière ?

Je constate que l’on arrive à développer de beaux projets en décloisonnant les petites entreprises et les grands groupes. Mais je pense que cette collaboration est parfois difficile à mettre en place. Pourtant, développer ces partenariats permet d’aller plus vite sur les projets grâce à l’agilité des petites sociétés et aux moyens dont les grands groupes disposent, tels que leurs laboratoires en interne pour faire des essais. La difficulté est de trouver la bonne personne au sein des structures, celle qui a envie de faire avancer les choses.

 

Aujourd’hui quels sont vos objectifs à moyen terme ?

Notre objectif est de continuer d’innover dans les thématiques de l’économie circulaire, dans la gestion des eaux pluviales et la protection du milieu naturel. Nous avons de nombreux projets de recherche collaboratifs en cours avec des collectivités, des laboratoires académiques et des sociétés innovantes européennes. Nous développons des solutions fondées sur l’intelligence artificielle pour le traitement des sédiments et des sites pollués, pour la protection des eaux baignades, pour les milieux naturels suite aux rejets industriels et pour la gestion des réseaux d’assainissements à temps réel. Dans le cadre d’un projet de recherche collaboratif européen (SURICATES), Ixsane construit une machine de traitement des sédiments pollués qui sera testée sur des sites français, écossais et irlandais. A moyen terme, mon souhait serait de créer une plateforme de technologies innovantes qui rassemble les produits créés par Ixsane et d’autres sociétés régionales pour les mettre à disposition d’autres industriels, collectivités, laboratoires de recherches industriels.

 

Le mot de la fin…

Aujourd’hui, les projets collaboratifs nous aident à être à la pointe de l’innovation afin de répondre au mieux aux exigences de nos partenaires, collectivités et industriels pour résoudre leurs problématiques environnementales. Nous créons des emplois dans la région et surtout j’ai une équipe qui prend du plaisir dans ses projets, c’est ça le plus important !

 

Date de publication : 06 février 2020