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ENTRETIEN. VALAME, TRAITER L’AMIANTE POUR NE PLUS L’ENFOUIR

Il n’est pas trop tard pour innover dans l’amiante, bien au contraire. Le désamiantage, un « vieux » problème ? Pas vraiment car le traitement des déchets amiantés sera d’actualité au moins jusqu’à 2060. Alors plutôt que de continuer à enfouir 120 000 tonnes d’amiante chaque année, VALAME a décidé d’innover pour le recyclage de ce déchet dangereux. Nous avons rencontré Pierre-Emmanuel, directeur général de cette start-up, à  la veille de la mise en marche de la première unité de production.

 

Vous êtes à un moment crucial du lancement de votre activité avec la construction de votre première usine…

En effet, nous sommes en train de construire notre première unité de production après un an et demi de travail. Le premier container qui va devenir une usine est en cours de fabrication chez les établissements Turbé à Steenwerck - un groupe d'entreprises de convoyeurs qui comprend aussi la métallerie UTI qui va usiner notre container neuf. En début d’année prochaine, nous installerons les différents éléments industriels qui viendront l’équiper. Nous ferons entre fin mars et mi-avril des tests d’intégration partie par partie puis nous testerons tout le process avec des matériaux ayant des réactions similaires à l’amiante. Puis nous réaliserons la première installation sur chantier.

 

Quelle est la genèse de VALAME ?

Nous utilisons deux brevets issus de la recherche française venant du Laboratoire de Génie Chimique de Toulouse qui décrivent le traitement de l'amiante par une attaque acide. L’entreprise Néo-Eco a porté et pensé le projet de 2015 jusqu'à la création de VALAME en mars 2019. Elle reste impliquée car Neo-Eco et moi sommes associés fondateurs. Néo-Eco, en tant qu’acteur pionnier de l'économie circulaire, nous apporte à la fois des synergies commerciales et des ressources techniques. C'est une entreprise qui a généré beaucoup d'aventures entrepreunariales dans l'économie circulaire et la nôtre est l'une des dernières en date.

 

Quelles sont les fondements de votre développement ?

Notre ambition est de changer le marché du traitement de l'amiante - qui est aujourd'hui majoritairement enfoui de manière significative - à horizon 4-5 ans. À court terme, cela passe par le développement d'usines mobiles qui ont l'avantage d'être plus petites, plus agiles et qui nécessitent un investissement moins important. C'est également un peu plus léger sur le plan réglementaire. Cela permet également de créer des boucles d'économie circulaire en faisant bénéficier le territoire des ressources générées par le processus que nous exploitons. Par exemple, en région lilloise, il n'existe aucune solution pour traiter l'amiante friable. Ces déchets doivent être acheminés et traités en région parisienne. Avec VALAME, l’exploitation se fera directement sur le chantier en ayant recours à des fournisseurs locaux d'acide chlorhydrique et à un laboratoire régional pour l’analyse des lots de sortie un par un. Tout le processus s'intégrera dans un rayon de 100 km.

 

Quels marchés ciblez-vous pour le lancement de votre activité ?

Nous allons commencer dans les Hauts-de-France, région dans laquelle nous sommes implantés et qui présente un potentiel avéré du fait de sa forte concentration de population. Cela justifie une usine itinérante que cela soit pour traiter l’amiante des usines et plus encore celle des bâtiments. Il y a par exemple de nombreux projets de renouvellement urbain et de logement social dans la métropole de Lille. Nous avons d'ailleurs une première lettre d’intention de commande avec un bailleur social local. Nous visons également l'Île-de-France car cette région représente 60 % des chantiers français de désamiantage. Enfin, nous avons identifié un fort potentiel dans le sud de la France - en PACA, Occitanie et Nouvelle Aquitaine - car, dans ces territoires, la capacité d’enfouissement de l’amiante est inférieure aux gisements donc les prix d'enfouissement sont relativement élevés. Nous allons donc cibler ces 3 territoires avec tout d’abord des usines mobiles sur la période 2021-2023 puis nous devrons changer d’échelle avec la construction d’une usine fixe à moyen terme afin d’augmenter notre capacité de traitement. En effet, alors qu’un container mobile permet de traiter une tonne par jour - ce qui est suffisant pour 99% des chantiers de logements - l’usine fixe aura un rendement supérieur à 10 000 tonnes par an (pour un gisement annuel total d’amiante de 120 à 150 000 tonnes en France). C’est la condition sine qua non pour réduire le prix. Avec l’usine mobile, il sera difficile de concurrencer le coût de l’enfouissement qui consiste à prendre un big bag de déchets sur un camion, à le déposer dans une alvéole et la couvrir en ajoutant éventuellement des produits. Nous ne sommes donc pas en concurrence avec l’enfouissement mais nous nous positionnons sur le segment des clients qui font détruire leur amiante - soit 5 % du marché - et qui sont prêts à payer plus de 1500€ par tonne de déchets.

 

Avez-vous identifié des pistes de développement à l’international ?

Tout à fait, le sujet des déchets d’amiante est à l’échelle européenne voire mondiale. Pour identifier les marchés porteurs nous analysons la concentration de population, la capacité à enfouir et le niveau des taxes d’enfouissement. Par exemple, les Pays-Bas et la Belgique présentent une forte concentration de population et des capacités d’enfouissement limitées. Par ailleurs, ces pays sont précurseurs sur les enjeux environnementaux. Par exemple, aux Pays-Bas une loi a été votée pour mettre fin aux toitures en fibres de ciment en 2024. Nous avons également identifié le Royaume-Uni où les taxes d’enfouissement sont très élevées et l’Allemagne qui est un marché très important. Notre procédé pourrait également répondre aux besoins des DOM-TOM où la concentration démographique est élevée, où les bailleurs sociaux ont des parcs immobiliers datant des années 70 renouveler et où les centres d’enfouissement peu nombreux.

 

Le marché est-il prêt à changer pour adopter une démarche vertueuse ?

Nous nous adressons aux clients prêts à payer plus cher pour détruire l’amiante. Nous avons approché les clients qui ont l'habitude de faire détruire l'amiante mais pas seulement. Les retours sont très positifs car il y a eu très peu d'innovations sur le marché du traitement de l'amiante au cours des dernières années. Nous offrons l’avantage de détruire l’amiante avec le meilleur bilan environnemental existant. Mais, je le répète, nous arriverons à convertir une partie du marché à condition d'avoir réussi à baisser suffisamment les prix pour être compétitif par rapport à l’enfouissement. En effet, les chantiers de désamiantage étant longs, complexes et onéreux, 95 % de leurs tonnages de déchets d'amiante sont actuellement destiné à l'enfouissement afin de ne pas peser davantage sur les coûts. Avec l’usine fixe, nous parviendrons à être compétitifs par rapport à l'enfouissement et même meilleurs puisque nous permettrons également de réduire l'empreinte écologique des déchets d'amiante. Ainsi, pour un prix équivalent, un établissement foncier ou un bailleur social pourra améliorer son empreinte écologique en détruisant un déchet dangereux qu’il a produit.

 

En quoi le processus de traitement de l’amiante de VALAME est-il innovant ?

L'amiante est une fibre minérale naturelle sensible à l’acide. Nous utilisons un processus breveté utilisant de l'acide chlorhydrique. Tout d’abord, nous réceptionnons les déchets puis nous les déconditionnons et nous les trions dans une enceinte sécurisée. Ensuite, nous conditionnons les déchets en le broyant pour en faire une poudre fine que nous convoyons vers des réacteurs où elle est mélangée à de l’acide chlorhydrique et légèrement chauffée. À l'issue de cette réaction, nous procédons au refroidissement et à la filtration de la solution. Nous obtenons, d'une part, un solide non amianté, neutre en acide, lavé et séché contenant de la silice amorphe. D'autre part, nous récupérons un liquide neutralisé avec un pH neutre et contenant des sels minéraux classiques. Il peut y avoir également un peu de plastique en sortie lorsque nous traitons des dalles PVC posées avant la fin des années 80. Ce sont d'ailleurs des gisements potentiellement importants.

 

A quelle utilisation les extrants sont-ils destinés ?

Nous sommes en train de monter un partenariat avec l'Ecole des Mines de Douai pour lancer une étude sur la valorisation des extrants de notre première usine. Nous allons essayer de tout réutiliser. La piste principale est le réemploi dans le bâtiment. Par exemple, la silice amorphe pourrait être utilisée dans la fabrication de ciment un peu plus « vert » ou dans la constitution de matériaux utilisés pour la technique routière. On reste donc dans le monde du bâtiment et l'on se sert des matériaux sortants pour formuler des écoproduits. Nous allons également étudier la réutilisation de molécules issues du processus comme les hydroxydes qui peuvent être utilisés dans le traitement des eaux. Il y a donc un alignement entre l'enjeu économique et écologique car plus vite nous valoriserons les extrants, meilleur cela sera pour la santé de notre entreprise grâce à ces nouvelles ressources financières.

 

De quels soutiens bénéficiez-vous pour innover ?

Nous sommes labellisés par TEAM2 et nous avons mené plusieurs initiatives en parallèle. VALAME est lauréat du concours i-Nov de la BPI et de l'Adème dans la catégorie « économie circulaire » en février 2020 et lauréat du Trophée de l'Innovation du Salon de l'amiante 2019 décerné par un jury d’experts amiante, notamment issus du BRGM. Aujourd’hui, nous sommes en cours de levée de  fonds d'amorçage auprès d’investisseurs. Nous sommes aussi accompagnés par la BPI sur la partie endettement pour boucler la construction du premier pilote et constituer un peu de fonds de roulement pour les premières semaines d’exploitation. Nous nous approchons du moment où nous allons faire la preuve de concept du recyclage de l'amiante sur un procédé industriel. Il y aura un avant et un après !

 

Que pouvons-nous vous souhaiter pour l’avenir ?

Nous espérons que ce modèle d’économie circulaire puisse essaimer. Je pense que l’on en a jamais autant parlé et je constate que nos stagiaires ingénieurs sont particulièrement motivés pour s’investir dans un business ayant un impact positif !

 

Amandine Clémençon pour TEAM2 | Date de publication : 19 novembre 2020